Journée internationale de la langue et de la culture créoles : l’histoire du créole et la place d’Haïti

Histoire & mémoire · 28 octobre

Kreyòl se lang nou
La Journée internationale de la langue et de la culture créoles, et la place d’Haïti

Comment le créole est né dans les plantations de Saint-Domingue, comment il est devenu la langue de la liberté puis la langue d’un État, pourquoi la France l’a si longtemps traité comme un patois, et ce que j’ai vécu dans la rue, un drapeau haïtien à la main, pour qu’on le reconnaisse.

01 · Le 28 octobre

Une journée
pour une famille de langues.

Chaque 28 octobre, les créolophones du monde entier célèbrent la Journée internationale de la langue et de la culture créoles. On la fête en Haïti, en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à La Réunion, à Maurice, aux Seychelles, à Sainte-Lucie, à la Dominique, et partout où la diaspora a posé ses valises : à Montréal, à New York, à Miami, en Île-de-France.

Cette journée est née dans le monde de la recherche et de la militance linguistique. En 1981, lors du troisième congrès du Comité international des études créoles, à Vieux-Fort, à Sainte-Lucie, des chercheurs créolophones créent Bannzil Kreyòl, un réseau destiné à rapprocher les pays de langue créole. Le mot « bannzil » vient du créole de l’océan Indien et désigne un archipel, un ensemble d’îles : c’est exactement ce que le réseau voulait être. Les sources situent les premières célébrations du 28 octobre en 1983. À Sainte-Lucie, cette année-là, Radio St. Lucia diffuse près de quinze heures de programmes en kwéyòl et se relie à la radio de la Dominique.

Depuis, la journée est devenue souvent une semaine, parfois un mois entier. Dans l’Hexagone, des collectifs l’ont fait vivre à Paris, avec des ateliers, des contes, des débats. En 2021, pour la première fois, le Consulat général d’Haïti à Paris a organisé sa propre semaine de la langue et de la culture créoles, en pensant à ce que le consul appelait la cinquième génération d’Haïtiens nés et vivant en France.

Le 28 octobre ne célèbre pas une langue unique. Il célèbre une famille : des langues nées dans des sociétés coloniales et esclavagistes, qui partagent une histoire de domination et de résistance, et qui ont chacune pris leur propre chemin. Dans cette famille, une langue occupe une place particulière : le créole haïtien. C’est l’histoire de ce chemin que je veux raconter.

Le 28 octobre ne célèbre pas une langue unique. Il célèbre une famille.

02 · Les origines

Naissance d’une langue
à Saint-Domingue.

Pour comprendre le créole haïtien, il faut revenir à l’île que les Taïnos appelaient Kisqueya, Ayiti ou Bohio. Après la conquête espagnole et la destruction presque totale des peuples taïnos, que nous racontons dans Les grottes de Kisqueya, la partie occidentale de l’île passe peu à peu aux mains des Français au XVIIe siècle. Flibustiers et boucaniers s’installent d’abord sur l’île de la Tortue et sur les côtes. En 1697, le traité de Ryswick reconnaît à la France la partie ouest de l’île : c’est la colonie de Saint-Domingue.

Au XVIIIe siècle, Saint-Domingue devient la colonie la plus riche des Caraïbes, grâce au sucre, au café et à l’indigo. Cette richesse repose sur l’esclavage. Des centaines de milliers d’Africains sont déportés, venus de régions et de peuples très différents : du golfe du Bénin, du royaume du Kongo et de bien d’autres territoires. À la veille de la Révolution, les personnes réduites en esclavage forment l’immense majorité de la population.

Imaginez la situation. Sur une même plantation vivent des femmes et des hommes qui ne parlent pas la même langue africaine. Face à eux, des colons, des commandeurs, des marins, venus souvent de l’Ouest et du Nord-Ouest de la France, qui parlent un français populaire, régional, loin du français des salons. Il faut se comprendre, pour travailler, pour survivre, pour s’aimer, pour s’organiser. C’est dans ce creuset que naît le créole.

Le vocabulaire du créole haïtien vient en grande partie du français de cette époque. Mais sa grammaire, sa façon de marquer le temps, de construire la phrase, de penser le monde, n’est pas celle du français. Des linguistes y voient l’empreinte des langues africaines, notamment des langues gbe comme le fongbe, parlées au Bénin. D’autres insistent sur l’évolution propre des parlers français dans la colonie. Ce débat savant dure encore, et je ne prétends pas le trancher. Ce qui est certain, c’est que le créole n’est pas du « français mal parlé ». C’est une langue nouvelle, avec ses règles, son système, sa logique.

Le mot lui-même a une histoire. « Créole » vient de l’espagnol criollo et du portugais crioulo, qui désignaient ce qui était né dans les colonies, personnes, animaux ou plantes. Être créole, c’était être né ici, et non là-bas. La langue créole, c’est donc d’abord la langue née sur place.

Le créole n’est pas du « français mal parlé ». C’est une langue nouvelle, avec ses règles, son système, sa logique.

03 · La Révolution

La langue
de la liberté.

Le créole est né dans la contrainte, mais il est très vite devenu la langue de la résistance. C’est en créole que l’on se parle dans les cases, que l’on chante, que l’on prie les lwa, que l’on organise le marronnage. Le français est la langue du maître et de l’administration. Le créole est la langue de ceux qui veulent en sortir.

En août 1791, l’insurrection des esclaves du Nord, préparée selon la tradition lors de la cérémonie du Bois-Caïman, ouvre la Révolution haïtienne. Les chefs de l’insurrection parlent aux leurs en créole. Les autorités françaises le comprennent vite : si elles veulent être entendues, il faut parler la langue du peuple.

C’est ainsi que l’un des premiers grands textes politiques connus en créole est une proclamation d’émancipation. Le 29 août 1793, le commissaire civil Léger-Félicité Sonthonax proclame la liberté générale des esclaves dans le Nord de Saint-Domingue. Sa proclamation est traduite en créole et affichée dans toute la colonie, pour que les personnes concernées puissent la comprendre directement. Quelques mois plus tôt, les commissaires avaient déjà fait traduire en créole un texte sur les règles de l’esclavage. Le créole est alors, littéralement, la langue dans laquelle on annonce la liberté.

Je raconte dans Femmes de la révolution haïtienne comment des femmes, souvent oubliées, ont porté ce combat. Elles aussi parlaient créole. Le 1er janvier 1804, Haïti proclame son indépendance. L’Acte d’indépendance est rédigé en français, langue de l’écrit et de la diplomatie. Mais le peuple qui vient de vaincre l’armée de Napoléon, lui, parle créole. Dès sa naissance, le pays vit avec cette fracture : une langue de l’État et une langue de la nation.

04 · L’écrit

Écrire
le créole.

Pendant longtemps, le créole a été une langue surtout orale. Les élites haïtiennes, formées au français, ont souvent considéré qu’une langue « sérieuse » s’écrivait en français. Pourtant, des écrivains ont très tôt choisi le créole. En 1883, Oswald Durand publie Choucoune, poème d’amour devenu l’une des chansons les plus connues d’Haïti. Au XXe siècle, Félix Morisseau-Leroy adapte Antigone en créole et la fait jouer en 1953 : une tragédie grecque dans la langue du peuple haïtien, quelle déclaration. En 1975, Frankétienne publie Dézafi, présenté comme le premier roman écrit en créole haïtien.

Écrire une langue, c’est aussi choisir une orthographe. Dans les années 1940, le pasteur Ormonde McConnell et le spécialiste de l’alphabétisation Frank Laubach proposent une graphie phonétique pour alphabétiser les adultes. Elle est critiquée, puis adaptée en 1947 par Charles-Fernand Pressoir et Lélio Faublas. À la fin des années 1970, l’Institut pédagogique national met au point une nouvelle graphie, celle que l’on utilise encore aujourd’hui, avec ses è, ses ò, ses an, en, on.

Le tournant juridique arrive le 18 septembre 1979. Une loi haïtienne autorise l’usage du créole dans les écoles « comme langue d’enseignement et objet d’enseignement ». C’est le début de la réforme éducative dite réforme Bernard, du nom du ministre de l’Éducation nationale Joseph C. Bernard. L’idée était simple et révolutionnaire : apprendre à lire et à écrire dans la langue que l’enfant parle déjà, puis apprendre le français. La réforme a connu des résistances, des interruptions et des insuffisances de moyens, mais elle a changé le regard porté sur le créole à l’école.

Et parce que l’on me demande souvent si le créole « a des dictionnaires », la réponse est oui, depuis longtemps. Parmi les travaux de référence, le linguiste Albert Valdman et l’Institut créole de l’université de l’Indiana ont publié un dictionnaire créole haïtien, anglais et français en 1981, puis le Haitian Creole-English Bilingual Dictionary en 2007, un ouvrage de plus de 780 pages, et un dictionnaire anglais-créole haïtien en 2017. Des grammaires, des lexiques, des bibliographies entières existent. Le créole haïtien est une langue décrite, étudiée, enseignée.

Le créole haïtien est une langue décrite, étudiée, enseignée.

05 · La Constitution

1987 :
la langue de tout un peuple.

Après la chute de la dictature des Duvalier en 1986, Haïti se dote d’une nouvelle Constitution. Elle est approuvée par référendum le 29 mars 1987, et publiée en français et en créole. Son article 5 dit ceci : « Tous les Haïtiens sont unis par une langue commune : le créole. Le créole et le français sont les langues officielles de la République. »

Relisez la première phrase. Elle ne dit pas seulement que le créole est officiel. Elle dit qu’il est la langue commune, celle qui unit tous les Haïtiens. Le français est officiel aussi, mais il n’est pas parlé par tous. Le créole, lui, l’est. C’est une reconnaissance juridique de ce que le peuple vivait depuis deux siècles.

L’article 213 va plus loin : « Une Académie haïtienne est instituée en vue de fixer la langue créole et de permettre son développement scientifique et harmonieux. » Il a fallu attendre longtemps, mais l’Akademi Kreyòl Ayisyen a été installée le 4 décembre 2014, avec trente-trois membres. Elle travaille sur la langue, sur son usage dans l’administration, dans l’édition, à l’école. En 2015, elle a signé un protocole avec le ministère de l’Éducation nationale.

En tant que juriste, je mesure ce que ces textes signifient. Une langue qui entre dans une Constitution n’est plus une langue tolérée : c’est une langue de droit. On peut rédiger une loi en créole, plaider en créole, enseigner en créole. Les débats sur la place réelle du créole dans l’école et dans la justice haïtienne restent vifs, et ils sont légitimes. Mais sur le principe, la question est réglée depuis 1987.

« Tous les Haïtiens sont unis par une langue commune : le créole. » Constitution haïtienne de 1987, article 5.

06 · La famille créole

Les pays
du créole.

Il n’y a pas un créole, il y a des créoles. Les linguistes les classent souvent selon la langue européenne qui a fourni l’essentiel de leur vocabulaire. Les créoles dits « à base lexicale française » forment une grande famille :

  • Dans la Caraïbe : le créole haïtien, le créole guadeloupéen, le créole martiniquais, le kwéyòl de Sainte-Lucie et de la Dominique.
  • En Amérique du Sud : le créole guyanais.
  • Dans l’océan Indien : le créole réunionnais, le kreol morisien de Maurice, le seselwa des Seychelles, le rodriguais.
  • En Amérique du Nord : le créole de Louisiane, aujourd’hui menacé.

D’autres créoles sont nés d’autres langues européennes : le papiamento de Curaçao et d’Aruba, les créoles du Cap-Vert et de Guinée-Bissau, à base portugaise, le patwa jamaïcain, à base anglaise, et bien d’autres à travers le monde.

Ces langues sont cousines, pas jumelles. Une Haïtienne et une Martiniquaise se comprennent souvent en partie, surtout avec un peu d’habitude, mais elles ne parlent pas la même langue. Le créole haïtien et les créoles des Petites Antilles ont des structures proches et des différences réelles, de vocabulaire, de prononciation, de grammaire. Chacun a son histoire, et chacun mérite le respect.

Leur statut aussi varie beaucoup. Aux Seychelles, le seselwa a une place officielle. À Maurice, le kreol morisien est entré à l’école. À Sainte-Lucie, la journée du kwéyòl est une fête nationale de la culture. Dans les départements français d’outre-mer, les créoles sont des langues régionales de France. Et en Haïti, le créole est la langue officielle et commune de toute une nation.

07 · La place d’Haïti

Pourquoi Haïti
tient une place à part.

Je ne veux pas hiérarchiser les créoles. Mais il faut dire les choses : dans l’histoire de la reconnaissance du créole comme langue, Haïti a joué un rôle immense. Pour au moins cinq raisons.

D’abord, le nombre. Haïti compte plus de onze millions d’habitants, et la quasi-totalité parle créole. Une grande partie de la population ne parle que le créole. Ajoutez la diaspora, aux États-Unis, au Canada, en France, en République dominicaine, dans la Caraïbe, et vous obtenez la communauté créolophone la plus nombreuse au monde.

Ensuite, la liberté. Haïti est née d’une révolution d’esclaves victorieuse, la seule de l’histoire à avoir abouti à la création d’un État. Le créole a été la langue de cette révolution. Quand on parle créole haïtien, on parle la langue du peuple qui, en 1804, a brisé ses chaînes et montré au monde que la liberté des Noirs n’était pas négociable. Toutes les luttes pour l’abolition, dans la Caraïbe et au-delà, ont été marquées par cet exemple.

Troisièmement, l’État. Pendant que les autres créoles de la Caraïbe francophone restaient sous administration coloniale, puis départementale, le créole haïtien a vécu dans un pays souverain. Il a eu ses écrivains, ses radios, ses journaux, ses églises, ses lois scolaires, puis sa Constitution et son Académie. Ce n’est pas rien : une langue d’État n’est pas une langue de province.

Quatrièmement, l’écrit et la science. L’orthographe officielle, la réforme scolaire de 1979, les dictionnaires, les grammaires, les décennies de recherche consacrées au créole haïtien par des linguistes haïtiens et étrangers ont nourri l’étude de tous les créoles. Le créole haïtien a souvent servi de preuve, dans les débats, que les langues créoles étaient des langues à part entière.

Enfin, la diaspora. Les Haïtiens ont emporté leur langue partout. À New York, à Boston, à Miami, des programmes d’enseignement bilingue ont été créés pour les enfants haïtiens dès les années 1980. En France, notre langue vit dans les familles, les églises, les associations, les radios communautaires. Je raconte cette présence dans notre guide sur la diaspora haïtienne en France.

Quand on parle créole haïtien, on parle la langue du peuple qui, en 1804, a brisé ses chaînes.

Il y a un proverbe que tout Haïtien connaît : Pale franse pa vle di lespri. Parler français ne veut pas dire avoir de l’esprit. Ce proverbe dit tout du rapport compliqué entre nos deux langues : le français a longtemps été une marque de distinction sociale, et le créole a dû se battre pour qu’on reconnaisse son intelligence. Ce combat, Haïti l’a mené chez elle. La diaspora l’a mené ailleurs, y compris en France.

08 · La France

En France, un « patois »
pendant des décennies.

En France, l’histoire est très différente. Pendant longtemps, le créole n’a pas été considéré comme une langue, mais comme un patois, un dialecte, un « mauvais français ». À l’école, aux Antilles, en Guyane, à La Réunion, des générations d’enfants ont été reprises, humiliées, parfois punies, pour avoir parlé créole en classe. Beaucoup de parents, pour protéger leurs enfants, ont cessé de leur parler créole. Cette honte, beaucoup de familles antillaises et haïtiennes la connaissent.

Le droit a reflété ce regard. La loi Deixonne du 11 janvier 1951, première loi française sur l’enseignement des « langues et dialectes locaux », autorise l’enseignement du breton, du basque, du catalan et de l’occitan. Le corse et d’autres langues s’y ajoutent ensuite. Les créoles, eux, n’y figurent pas.

Le changement est venu, lentement, et souvent grâce au travail acharné des militants et des chercheurs des Antilles et de la Guyane :

  1. 1975 : création du GEREC, Groupe d’études et de recherches en espace créolophone, à l’université des Antilles et de la Guyane, autour du linguiste Jean Bernabé.
  2. 1982 : la circulaire Savary ouvre la porte aux langues régionales à l’école. Introduire le créole en classe cesse d’être illégal, même si des enseignants continuent d’être sanctionnés.
  3. 1999 : le rapport du linguiste Bernard Cerquiglini sur les « langues de France » inclut les créoles parmi les langues de la Nation.
  4. 13 décembre 2000 : la loi d’orientation pour l’outre-mer, en son article 34, affirme que « les langues régionales en usage dans les départements d’outre-mer font partie du patrimoine linguistique de la Nation » et leur rend applicable la loi Deixonne. Il aura fallu près de cinquante ans.
  5. 9 février 2001 : un texte crée le CAPES de créole. Le premier concours se tient en mars 2002, avec huit postes. Le GEREC s’était battu pendant des années pour l’obtenir.
  6. 2008 : la Constitution française affirme, dans son article 75-1, que « les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France ».

Et le baccalauréat ? Aux Antilles et en Guyane, le créole a pu être présenté au bac bien avant l’Hexagone, parfois grâce à des dérogations locales fragiles. En région parisienne, où vivent pourtant des centaines de milliers de personnes originaires des outre-mer et d’Haïti, il restait impossible de choisir le créole au bac. En novembre 2006, l’association Eritaj, basée à Créteil et dont j’étais membre, avec des parents d’élèves et des conteurs, remet au ministère de l’Éducation nationale une pétition de plus de 3 000 signatures pour que l’épreuve de créole soit ouverte dans les académies de Paris, Créteil et Versailles. Un Collectif pour le créole au bac dans l’Hexagone se forme. Selon la presse de l’époque, l’épreuve est ouverte en métropole à partir de la session 2007, et en 2008, quarante-deux candidats la passent, dont quarante en Île-de-France. Des lycées de Saint-Denis et de Créteil lancent alors un enseignement expérimental.

Aujourd’hui, le créole fait partie des langues que l’on peut étudier en spécialité au lycée, avec un programme publié par le ministère. C’est une victoire. Elle a été arrachée.

09 · Mon témoignage

Dans la rue,
avec le drapeau d’Haïti.

Je veux maintenant parler en mon nom. Ce qui suit, ce sont mes souvenirs. Je les donne comme tels.

Le 23 mai 1998, j’étais dans la rue, à Paris. C’était l’année des cent cinquante ans de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, et entre vingt et quarante mille personnes ont marché en silence pour honorer la mémoire des ancêtres réduits en esclavage. Dans ces années-là, la mémoire, la langue et la dignité se mêlaient dans les mêmes combats. Pour nous, il s’agissait aussi de la langue. Nous voulions que le créole soit enfin traité comme une langue, en France, et que nos enfants puissent le présenter au bac.

Nous avions le drapeau d’Haïti. Nous le portions avec fierté, parce que pour nous, il allait de soi : le créole, c’est aussi notre langue, et Haïti est le pays où il est parlé par tout un peuple.

Et pourtant, je me souviens très bien de ce qu’on nous a dit. Un responsable du comité organisateur, celui qui allait devenir le CM98, est venu nous expliquer qu’Haïti n’avait pas sa place dans cette marche, puisque nous n’étions pas français. Je ne donnerai pas son nom. Ce n’est pas une personne qui m’importe, c’est ce que cette phrase disait de l’époque.

Nous avons répondu. Nous avons rappelé qu’Haïti, c’est là où la langue est parlée par tous. Que le créole est une langue officielle en Haïti, qu’il y a des dictionnaires, des grammaires, une littérature. Qu’Haïti a libéré les Noirs, qu’Haïti a été la première à briser les chaînes, et que sans 1804, l’histoire de l’abolition ne serait pas la même. Qu’Haïti a sa place partout où l’on parle de liberté, de mémoire et de créole.

Nous nous sommes terriblement battus pour cela. Parce qu’il y avait, à l’époque, une véritable séparation. Je l’appelle par son nom : la peur de l’Haïtien. Haïti, pour certains, c’était la pauvreté, l’instabilité, l’image que les journaux renvoyaient. Être assimilé aux Haïtiens, c’était risquer de perdre quelque chose. Alors on mettait de la distance. Entre cousins de la même langue, de la même histoire, des mêmes bateaux.

Haïti a sa place partout où l’on parle de liberté, de mémoire et de créole.

Je ne raconte pas cela pour accuser. Les Antillais ont mené un combat immense pour leur langue, contre une école qui les humiliait, et ce combat a profité à tous. Le nôtre a continué, lui aussi : des années plus tard, l’association Eritaj, dont j’étais membre, a porté la pétition qui a ouvert le créole au bac en Île-de-France. Les choses ont aussi changé : aujourd’hui, on voit des Haïtiens, des Guadeloupéens, des Martiniquais, des Guyanais, des Réunionnais célébrer ensemble le 28 octobre. Je raconte cela parce que la mémoire doit être complète. Et parce que des jeunes Haïtiens de France doivent savoir que leurs aînés se sont battus, parfois seuls, pour que leur langue soit respectée, et pour qu’Haïti ne soit pas mise à la porte d’une histoire qu’elle a commencée.

10 · Aujourd’hui

Transmettre,
aujourd’hui.

Le créole a gagné ses batailles de principe. En Haïti, il est langue officielle et langue commune. En France, il est langue régionale reconnue, enseignée, présentée au bac. Mais une langue ne vit pas dans les textes. Elle vit dans les bouches.

Dans la diaspora, le vrai défi est la transmission. Beaucoup d’enfants haïtiens nés en France comprennent le créole sans le parler. Certains ne le comprennent plus. Parfois, ce sont les parents eux-mêmes qui ont arrêté de le parler, par peur que cela gêne l’apprentissage du français. Les recherches sur le bilinguisme disent pourtant le contraire : parler deux langues est une richesse.

Alors voici ce que je crois, et ce que je vous invite à faire :

  • Parlez créole à vos enfants. Sans honte. Kreyòl pale, kreyòl konprann : le créole se parle, et il se comprend.
  • Lisez-leur des contes, des poèmes, chantez-leur Choucoune.
  • Inscrivez-les aux ateliers, aux cours, aux options de créole quand elles existent.
  • Racontez-leur l’histoire : Saint-Domingue, 1793, 1804, 1987. Une langue sans histoire est une langue sans racines.
  • Venez au 28 octobre. Ensemble, Haïtiens, Antillais, Guyanais, Réunionnais, Mauriciens. La famille est grande.

À la Maison Kisqueya, nous travaillons avec des artisanes et des artisans haïtiens dont le créole est la langue de chaque jour, celle dans laquelle on nomme les couleurs, les motifs et les gestes. Le Karabela, le mouchwa, la corne travaillée à la main : tout cela porte des mots. Porter nos racines, c’est aussi porter notre langue.

Une langue ne vit pas dans les textes. Elle vit dans les bouches.

11 · Pour aller plus loin

Dans la rubrique
Histoire & mémoire.

Poursuivre avec la Maison

Porter nos racines,
et notre langue.

Les créations de Kisqueya relient la France et Haïti, des ateliers de Jacmel aux couturières d’Aquin.

Quelques repères

Vos questions
sur le créole.

Quand a lieu la Journée internationale de la langue et de la culture créoles ?

Chaque année, le 28 octobre. Elle est célébrée depuis 1983 dans les pays et les communautés créolophones, à l’initiative du réseau Bannzil Kreyòl, créé en 1981 à Sainte-Lucie. Les festivités s’étendent souvent sur une semaine, voire tout le mois d’octobre.

Le créole est-il une langue ou un dialecte ?

Le créole est une langue, ou plutôt une famille de langues. Chaque créole a sa grammaire, son vocabulaire, sa prononciation. Il ne s’agit pas d’un français déformé. Le créole haïtien est langue officielle d’Haïti depuis la Constitution de 1987, et les créoles des outre-mer sont reconnus comme langues régionales de France.

Depuis quand le créole est-il langue officielle en Haïti ?

Depuis la Constitution de 1987. Son article 5 affirme que tous les Haïtiens sont unis par une langue commune, le créole, et que le créole et le français sont les langues officielles de la République. La loi du 18 septembre 1979 avait déjà autorisé le créole comme langue d’enseignement à l’école.

Le créole haïtien et le créole antillais, est-ce la même langue ?

Non, ce sont des langues cousines. Elles partagent une origine dans les sociétés coloniales de la Caraïbe francophone et une base lexicale française. L’intercompréhension est souvent partielle, mais il existe des différences de vocabulaire, de prononciation et de grammaire.

Peut-on passer le créole au bac en France ?

Oui. Le créole est présenté au baccalauréat dans les outre-mer depuis longtemps, et dans l’Hexagone depuis la session 2007, après la mobilisation de parents et d’associations en région parisienne. Il peut aussi être étudié en spécialité langues, littératures et cultures régionales au lycée, selon l’offre de l’établissement.

Combien de personnes parlent le créole haïtien ?

La quasi-totalité des plus de onze millions d’habitants d’Haïti, auxquels s’ajoutent les Haïtiens de la diaspora. C’est la langue créole la plus parlée au monde.

Pour vérifier

Repères et sources

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