Les grottes de Kisqueya : Taïnos et Africains à Hispaniola
Récit historique · Hispaniola · 1492-1535
Les grottes de Kisqueya
Taïnos et Africains à Hispaniola
La rencontre des Taïnos et des Africains dans les grottes de l’île, d’Anacaona à Enriquillo, et ce que nous en portons encore sans le savoir.
I · Le nom
Ce que ça fait
de nommer.
Il y a quelque chose de violent à appeler cette île Hispaniola.
Ce n’est pas son nom. Ce n’est pas ainsi qu’elle s’appelait avant qu’un homme sur un bateau décide, en décembre 1492, qu’il venait de « découvrir » une terre où vivaient déjà des centaines de milliers de personnes. Hispaniola : la petite Espagne. Comme si l’île avait attendu des millénaires d’être rebaptisée par quelqu’un qui la voyait pour la première fois.
Elle avait ses propres noms. Ayiti, la terre des hautes montagnes. Et Kisqueya, que la tradition traduit par la grande terre, la mère de toutes les terres. Ces mots existaient dans la bouche des gens avant que l’Europe sache que cet océan-là existait. Ils les chantaient dans leurs areítos.
Commencer par ce détail, le nom de l’île, c’est commencer par ce que la colonisation fait en premier. Avant de tuer les corps, elle tue les noms. Elle renomme. Elle réécrit. Elle dit : ce que tu étais avant que j’arrive ne compte pas.
Ce texte dit le contraire.
II · Anacaona
La fleur
d’or.
Elle s’appelait Anacaona. Elle avait environ dix-huit ans quand Colomb arriva, et elle regardait ces hommes étranges débarquer avec une curiosité qui n’était pas encore de la peur. Elle avait grandi dans le plus grand royaume de l’île, le Jaragua, à l’ouest, là où se trouve aujourd’hui Léogâne. Elle était sœur de cacique. Elle allait devenir cacique elle-même.
Mais d’abord, elle était poète.
Les Taïnos avaient une forme d’art qu’ils appelaient l’areíto : un poème qu’on danse, une danse qu’on chante, une façon de raconter qui l’on est en faisant bouger tout son corps. Anacaona en composait. Les chroniqueurs espagnols, qui n’avaient aucune raison de la respecter et qui le firent quand même, notèrent la beauté de ses areítos. Aucun de ces poèmes n’a survécu. La colonisation les a dévorés comme elle a dévoré tout le reste. Mais ils ont existé. Elle les a composés. Quelqu’un les a entendus.
Elle épousa Caonabo, l’un des hommes les plus puissants de l’île. Ils eurent une fille, Higüemota. Puis Caonabo fut capturé par ruse : on lui présenta des bracelets de métal poli comme un cadeau, et quand il les passa à ses poignets, c’étaient des menottes. On l’embarqua vers l’Espagne. Selon les chroniques, il mourut pendant la traversée, seul, loin de son île, enchaîné. On ne sait pas comment Anacaona l’apprit. On ne sait pas ce qu’elle fit le jour où elle comprit qu’il ne reviendrait pas.
Les archives coloniales ne gardent pas ce genre de douleur.
III · Jaragua, 1503
Trente-deux
femmes armées.
Une source haïtienne raconte que dans les derniers jours avant le massacre de Jaragua, Anacaona n’était pas dans sa ville. Elle était ailleurs quand les soldats espagnols attaquèrent. Elle apprit la nouvelle à l’aube.
Elle redescendit vers Léogâne.
Dans une grotte, trente-deux femmes de sa cour l’attendaient. Les armes à la main.
Nous ne savons pas si cette scène est exactement vraie. La mémoire orale haïtienne dit que oui. Les archives coloniales espagnoles, qui préféraient ne pas raconter les femmes taïnos autrement qu’en victimes, ne la rapportent pas. Alors nous la prenons pour ce qu’elle est : une image qui a traversé cinq siècles dans la bouche des gens de Léogâne. Et les images qui survivent cinq siècles contiennent quelque chose de vrai, même si ce n’est pas exactement ce qui s’est passé.
Trente-deux femmes. Dans une grotte. Armées. Attendant leur reine.
Quand j’y pense, ce qui me frappe, ce n’est pas l’héroïsme. C’est la normalité de ce geste. Ces femmes faisaient ce que les femmes du Jaragua avaient toujours fait : elles allaient dans la grotte quand le monde s’effondrait. Parce que les grottes, pour les Taïnos, n’étaient pas des cachettes. C’étaient des lieux d’origine. L’endroit d’où l’on revient.
En 1503, le gouverneur Nicolás de Ovando arriva au Jaragua avec environ trois cents hommes, dont des cavaliers. Il prétendit vouloir célébrer la paix. Puis il fit enfermer les caciques dans une case et y mettre le feu : entre quarante et quatre-vingts d’entre eux furent brûlés vifs. Anacaona fut épargnée du feu, pour être emmenée à Santo Domingo, retenue et torturée pendant des mois, puis pendue. Elle avait à peine trente ans. Elle gouvernait le plus grand royaume de l’île. Elle avait toujours payé ses tributs.
On la tua parce qu’elle était trop puissante pour être laissée en vie. C’est aussi simple que ça. Et aussi vieux que le monde.
IV · Higüemota
La fille
qu’on a perdue.
Higüemota.
Je reviens toujours à ce nom. La fille d’Anacaona et de Caonabo, deux des personnes les plus remarquables que l’île ait portées, et dont on ne sait presque rien. Les chroniques la mentionnent à peine. On sait qu’un Espagnol, Hernando de Guevara, voulut l’épouser, et que cette histoire fit scandale. Après 1503, les archives se taisent.
Ce silence m’est insupportable.
Parce que derrière ce silence, il y a plusieurs possibilités. La mort, dans le chaos du Jaragua ou après. La servitude, comme tant d’autres. Ou autre chose. Elle aurait pu fuir. Elle connaissait les grottes. Elle avait grandi dans un peuple qui sacralisait les cavernes depuis des siècles. Si sa mère avait des femmes armées qui l’attendaient dans une grotte de Léogâne, peut-être que la fille savait, elle aussi, où aller quand le monde brûle.
Une tradition, popularisée au XIXe siècle par le roman Enriquillo de Manuel de Jesús Galván, fait d’elle la mère de Mencía, la future épouse d’Enriquillo. Les archives ne permettent pas de le confirmer. Mais l’idée dit quelque chose : la lignée d’Anacaona ne s’est pas éteinte dans le feu.
Nous ne le saurons jamais avec certitude. Mais une étude génétique publiée en 2017 montre qu’une part importante des habitants des anciennes colonies espagnoles des Grandes Antilles portent aujourd’hui un ADN mitochondrial taïno, transmis de mère en fille, sans interruption, à travers les siècles. Si Higüemota eut des enfants, ses descendants sont peut-être en train de lire ces mots. Peut-être à Santo Domingo. Peut-être à Paris. Peut-être ici.
Higüemota. Elle mérite qu’on prononce son nom.
V · Les premiers déportés
L’homme
sans nom.
Il arriva au début des années 1500. Parmi les premiers. Il venait peut-être de la côte sénégambienne, d’où partirent beaucoup des premiers déportés. Il avait peut-être un nom wolof, ou mandingue. Il avait une mère quelque part qui ne sut jamais ce qu’il était devenu.
On le fit travailler dans les mines d’or. Las Casas décrit des hommes qui y mouraient en quelques mois. L’empire espagnol le savait. Il ne cherchait pas à préserver les vies : il cherchait à extraire l’or avant que les corps ne lâchent.
Un jour, cet homme prit une décision. Les archives espagnoles ont une formule pour ça, froide et administrative : se fue al monte. Il est parti dans la montagne. Quelques mots pour décrire ce qui est peut-être l’acte le plus courageux qu’un être humain puisse faire : choisir la liberté incertaine contre l’esclavage certain.
Dans la montagne, il trouva les Taïnos.
Et les Taïnos, qui mouraient depuis dix ans de maladies, de violence et d’épuisement, qui voyaient leur monde disparaître à une vitesse que nous n’avons aucun cadre pour imaginer, l’accueillirent. Parce qu’ils reconnaissaient quelque chose. L’homme sans nom et eux voulaient la même chose. Vivre. Simplement vivre. Sur leur propre terre, à leurs propres conditions, avec leurs propres dieux.
VI · La rencontre
Ce qu’on dit
sans mots.
Pensons à ce moment. Une grotte, quelque part dans les calcaires du Bahoruco ou des montagnes du nord. L’obscurité qui sent l’humide et la terre. La lumière d’un petit feu, prudent, qu’on garde petit pour qu’on ne le voie pas du dehors.
Un Taïno. Un Africain. Aucune langue commune.
Comment se dit-on « je ne suis pas ton ennemi » quand on n’a pas les mots ? On pose quelque chose par terre. On montre ses mains ouvertes. On s’approche lentement. On partage ce qu’on a à manger.
Le Taïno savait des choses que l’Africain ignorait encore : comment préparer le manioc pour qu’il ne soit plus toxique, où l’eau ne tarissait pas, quelles grottes avaient deux sorties pour fuir si les soldats venaient. Des choses qui font la différence entre mourir et survivre dans cet endroit précis du monde. Il les transmit.
L’Africain apporta autre chose. Des rythmes. Une façon de frapper le sol du pied dans la danse. Une façon de se souvenir des morts. Une façon de prier qui ressemblait, plus qu’on ne l’aurait cru, à ce que les Taïnos faisaient dans leurs grottes avec leurs zemis, ces esprits ancestraux sculptés dans la pierre, gardiens de ce qui ne doit pas être oublié.
C’est dans ces communautés de montagne invisibles que quelque chose commença, qui des siècles plus tard porterait le nom de vodou. Pas encore. Pas avec ce mot. Mais la rencontre de deux façons de croire en quelque chose de plus grand que soi se construisait déjà dans le noir des grottes, autour d’un feu qu’on gardait petit.
VII · Enriquillo
L’orphelin
qui n’a pas oublié.
Il était tout petit quand son père mourut dans les flammes du Jaragua. Sa tante Anacaona fut pendue peu après. Des religieux le recueillirent, lui donnèrent un prénom espagnol, Enrique, lui enseignèrent la messe, la lecture et l’écriture du castillan. Il apprit tout. Il était brillant. Il obéit pendant des années.
Il devint cacique, reconnu même par les Espagnols. Il avait une femme, Mencía. Ils étaient mariés à l’église. Il payait ses tributs. Il était ce que les colonisateurs appelaient un « bon Indien », comprenez : un Indien qui ne posait pas de problème.
Puis l’Espagnol à qui il avait été confié, Valenzuela, viola Mencía.
Enriquillo alla devant la justice. La justice ne lui donna pas raison. On le menaça de prison s’il insistait. Et là, après des années de patience, des années à jouer le jeu, des années à croire que peut-être ça marcherait autrement, quelque chose se rompit en lui. Quelque chose qui venait de beaucoup plus loin que lui. De son père. De sa tante. Du Jaragua.
En 1519, il prit Mencía par la main. Il rassembla ses gens. Et il marcha vers le Bahoruco, cette montagne de calcaire creusée de grottes. La géographie de la résistance était dans sa mémoire comme un héritage. Il n’avait pas oublié. Il avait seulement attendu le moment où il n’y aurait plus d’autre choix.
VIII · Le Bahoruco, 1519-1533
Libres
dans la montagne.
Quatorze ans.
Pendant quatorze ans, Enriquillo et sa communauté vécurent libres dans le Bahoruco. Pas sans souffrance. Il y avait la faim certaines saisons, les soldats espagnols qu’on entendait monter et qu’il fallait faire disparaître dans les grottes avant qu’ils arrivent, il y avait les morts. Mais ils étaient libres. Ils décidaient eux-mêmes. Ils plantaient quand ils voulaient. Ils priaient leurs dieux. Ils nommaient leurs enfants.
La communauté grossit vite. Des Taïnos venus de toute l’île la rejoignirent, et des Africains en fuite avec eux : les uns apportaient la connaissance du terrain, les autres d’autres savoirs, d’autres mémoires. Et à partir de 1532, dans ces mêmes montagnes, un Africain, Sebastián Lemba, mena à son tour la résistance pendant une quinzaine d’années.
Les expéditions militaires espagnoles revenaient les unes après les autres sans victoire. Les grottes avalaient les guerriers. Les ravines brisaient les formations. L’empire ne pouvait pas gagner, parce qu’il se battait sur un terrain que le Bahoruco avait façonné pour ceux qui le connaissaient.
En 1533, Charles Quint envoya un capitaine, Francisco de Barrionuevo, pour négocier. La paix fut signée : Enriquillo et les siens obtenaient la liberté et des terres. C’est l’un des tout premiers accords de ce genre entre la Couronne espagnole et des résistants autochtones aux Amériques. Ce qu’Ovando avait voulu écraser en brûlant le Jaragua trente ans plus tôt avait survécu. Dans les grottes. Dans la montagne. Dans les corps de ceux qui avaient choisi de ne pas mourir à genoux.
IX · Marron
Le mot
qu’ils nous ont laissé.
Il y a un mot que nous utilisons encore.
« Marron ». En Haïti, en Martinique, en Guadeloupe, en Guyane, pour désigner celles et ceux qui fuyaient l’esclavage et choisissaient la liberté dans les montagnes. Ce mot est dans nos bouches depuis des siècles. Nous ne savons plus d’où il vient.
Il viendrait du taïno.
Le philologue cubain José Juan Arrom a remonté la chaîne. L’espagnol cimarrón, qui donnera « marron » en français, viendrait d’une racine de la famille arawak, símara, la flèche. Símaran : la flèche décochée, ce qui échappe à la main qui l’a lancée. Les Espagnols employèrent d’abord ce mot pour les Taïnos en fuite, puis pour les Africains qui fuyaient à leur tour dans les mêmes montagnes, vers les mêmes grottes.
Quand une grand-mère haïtienne dit mawon en créole. Quand un Guadeloupéen parle du marronnage. Quand on honore les Marrons de Jamaïque. À chaque fois, sans le savoir, on prononce peut-être un mot taïno. Le mot qu’Anacaona connaissait. Le mot de ceux qui couraient comme des flèches vers leurs grottes sacrées.
Les mots sont une forme de survie. Ce mot a survécu. Nous le portons encore dans nos gorges.
X · Les grottes aujourd’hui
Les pierres
qui se souviennent.
Elles sont là. Toujours là.
À Dondon, dans le Nord d’Haïti, il y a une grotte : la Voûte à Minguet. Dans ses parois de calcaire, des visages gravés. Des zemis taïnos, sculptés il y a plus de cinq siècles par des mains qui ne savaient pas encore ce qui allait arriver. Au XVIIIe siècle déjà, Moreau de Saint-Méry notait que des caciques venaient de loin pour y prier. Aujourd’hui, on y célèbre des cérémonies vodou. On vient prier devant les mêmes images que les Taïnos priaient, pas parce qu’on sait que c’est la même chose, mais parce que quelque chose dans le corps dit que cet endroit est sacré. La transmission s’est faite sans mots. Juste par la présence. Juste par le fait de revenir.
À Port-à-Piment, dans le Sud, la grotte Marie-Jeanne déroule plus de cinq kilomètres de galeries sur plusieurs niveaux : la plus longue grotte connue d’Haïti. Elle porte un prénom de femme. Et comment ne pas penser, en la parcourant, à Marie-Jeanne Lamartinière, qui se battit à la Crête-à-Pierrot ? Les femmes des grottes et les femmes de 1804 appartiennent à la même histoire.
Près de Hinche, au Bassin Zim, l’eau tombe en cascade dans un bassin turquoise, et les pèlerins viennent s’y baigner. Certains rattachent son nom aux zemis. Le mot flotte entre les langues comme un souvenir qu’on n’arrive pas tout à fait à saisir.
Et dans le Bahoruco, la montagne où Enriquillo vécut libre quatorze ans, les grottes n’ont pas de nom dans les guides. Elles ont des noms dans la mémoire de ceux qui y vivent. Ces noms ne sont écrits nulle part. Ils se disent encore, de bouche en bouche, dans les villages des hauteurs.
XI · Mémoire et génétique
Ce que
le sang garde.
En 2017, des chercheurs ont publié une analyse de l’ADN mitochondrial, ce matériel génétique transmis exclusivement de mère en fille, de femme en femme, presque inchangé à travers les siècles, dans les populations des Grandes Antilles.
Résultat : dans les échantillons haïtiens, aucune lignée maternelle taïno. Dans les anciennes colonies espagnoles, entre 22 et 61 %, le taux le plus élevé à Porto Rico.
Deux pays sur la même île. La même montagne sous leurs pieds. Et cet écart radical.
Du côté espagnol : un métissage précoce. Au recensement de 1514, une part importante des colons mariés avaient épousé une femme taïno. Ces femmes eurent des enfants. L’ADN voyagea de génération en génération, de mère en fille. Higüemota est peut-être là, quelque part.
Du côté haïtien : plusieurs centaines de milliers d’Africains déportés vers les plantations de Saint-Domingue au XVIIIe siècle. Une démographie devenue massivement africaine. Les lignées taïnos diluées dans ce flux.
Mais voilà ce que les analyses génétiques ne savent pas mesurer : les mots. Ayiti. Kisqueya. Ouragan. Hamac. Canot. Manioc. Savane. Autant de mots taïnos que nous prononçons encore, en français, en créole, en espagnol, sans savoir ce que nos bouches portent. L’héritage taïno en Haïti ne se lit pas dans l’ADN. Il se lit dans la langue. Dans les pétroglyphes des grottes où l’on prie encore. Dans le mot « marron ».
Certaines choses passent par le sang. D’autres passent par la gorge.
XII · Kisqueya
Nous.
Anacaona connaissait le nom de son île. Il était dans ses areítos, ces poèmes dansés dont il ne reste rien, sinon le fait qu’ils ont existé et qu’ils étaient beaux.
Quand j’ai choisi le nom Kisqueya pour la Maison, c’était un acte de mémoire. Pas une décoration, pas une référence pittoresque à un passé lointain. Un acte de mémoire. Dire que cette île avait un nom avant Colomb. Dire que ce nom appartient aux gens qui vivaient là. Dire que cette histoire, Anacaona et ses femmes dans la grotte, Higüemota dont on ne sait pas ce qu’elle devint, l’homme sans nom qui courut comme une flèche vers la montagne, Enriquillo qui n’oublia pas, est notre histoire. Celle de Kisqueya. Celle de tout ce que nous créons et de tout ce que nous défendons.
Les femmes haïtiennes dont nous parlons aujourd’hui dans nos analyses juridiques, celles dont les droits reproductifs sont criminalisés, celles dont les filles sont mariées trop jeunes, celles qui meurent en accouchant sans soins, appartiennent à la même lignée qu’Anacaona. Pas en métaphore. Réellement. La même île. Le même calcaire sous les pieds. La même résistance à ce que le pouvoir voudrait leur faire subir.
Les grottes sont là. Les pétroglyphes sont dans la pierre. Le mot traverse les siècles dans nos gorges.
Nous aussi.
Ce que Kisqueya porte
Un nom taïno.
Une position.
Nous croyons que l’identité haïtienne, avec ses blessures et ses beautés, mérite d’être racontée honnêtement : pas comme une suite de catastrophes, mais comme l’histoire de femmes et d’hommes remarquables qui ont résisté, créé, survécu, transmis. Le collier Anakoana porte ce nom pour cette raison.

Quelques repères
Vos questions
sur les grottes de Kisqueya.
Cette histoire est-elle vraie ?
Les noms, les dates et les lieux viennent des chroniques (Las Casas notamment), des travaux d’historiens et d’études génétiques publiées. Deux scènes sont des reconstructions, signalées dans le texte : les trente-deux femmes armées de la grotte (tradition orale haïtienne) et la rencontre entre le premier Africain en fuite et les Taïnos.
D’où vient le mot « marron » ?
Très probablement du taïno. Le philologue José Juan Arrom a proposé de rattacher l’espagnol cimarrón à une racine de la famille arawak, símara, la flèche. Le français « marron », l’anglais maroon et le créole mawon en descendent.
Peut-on visiter ces grottes ?
Oui, avec des guides locaux. La Voûte à Minguet se trouve à Dondon, dans le Nord. La grotte Marie-Jeanne, à Port-à-Piment, se visite accompagnée. Renseignez-vous sur place sur les conditions d’accès et de sécurité du moment.
Pourquoi l’ADN taïno est-il absent en Haïti ?
Dans l’étude publiée en 2017, aucune lignée maternelle taïno n’apparaît dans l’échantillon haïtien. La déportation massive d’Africains vers les plantations de Saint-Domingue a produit une population à très forte dominante africaine. Côté espagnol, le métissage précoce avec des femmes taïnos a transmis ces lignées jusqu’à aujourd’hui. L’héritage taïno d’Haïti se lit surtout dans la langue, les lieux et les pratiques.
Pour situer le récit
Repères et sources
- Bartolomé de las Casas, Historia de las Indias et Brevísima relación de la destrucción de las Indias (1552).
- Pierre Martyr d’Anghiera, De orbe novo.
- José Juan Arrom, « Cimarrón : apuntes sobre sus primeras documentaciones y su probable origen », Revista Española de Antropología Americana, 1983.
- « Taino and African maternal heritage in the Greater Antilles », Gene, vol. 637, 2017.
- Manuel de Jesús Galván, Enriquillo (1882), roman, pour la tradition reliant Higüemota et Mencía.
- Médéric Louis Élie Moreau de Saint-Méry, Description de la partie française de l’isle Saint-Domingue (1797), pour la Voûte à Minguet.
- Tradition orale haïtienne relayée par Xaragua Magazine, pour la scène des trente-deux femmes.