Droit · Mémoire · Football · Haïti
La FIFA peut effacer une image.
Pas une histoire.
Analyse juridique et incarnée de la demande faite à Haïti de retirer la bataille de Vertières de son maillot pour la Coupe du monde 2026.
Le maillot bleu d'Haïti, amputé de sa bataille
Sur la hanche droite du maillot bleu conçu par l'équipementier colombien Saeta figurait une illustration de la bataille de Vertières : des combattants de l'armée indigène brandissant le drapeau bicolore. La FIFA a estimé que certains éléments visuels pouvaient donner lieu à des interprétations différentes et a exigé des modifications.
Saeta s'est exécuté. Haïti entrera en lice dans un maillot conforme au règlement. Et amputé de sa mémoire.
Je suis juriste. Je sais ce qu'un règlement permet. Je sais aussi ce qu'un règlement peut dissimuler lorsqu'il se présente sous le nom rassurant de neutralité. Dans cette affaire, il ne s'agit pas seulement d'un maillot. Il s'agit d'un peuple auquel on demande, une fois encore, de se présenter au monde sans la scène fondatrice de sa liberté.
Vertières n'est pas un décor : c'est l'acte de naissance politique d'Haïti
Pour comprendre cette affaire, il faut d'abord comprendre ce que représente Vertières. Haïti n'est pas seulement un pays des Caraïbes, ni seulement une île associée dans l'imaginaire international aux catastrophes, aux crises politiques ou à la pauvreté. Haïti est le premier État noir moderne né d'une révolution d'esclaves victorieuse.
Avant de s'appeler Haïti, l'île portait notamment le nom de Saint-Domingue dans sa partie française. Elle fut l'une des colonies les plus riches du monde, enrichie par le sucre, le café, l'indigo, et surtout par l'exploitation brutale d'hommes, de femmes et d'enfants réduits en esclavage. C'est dans ce système d'une violence extrême qu'a éclaté la Révolution haïtienne.
La bataille de Vertières a lieu le 18 novembre 1803, près du Cap, dans le nord du pays. L'armée indigène, commandée par Jean-Jacques Dessalines, affronte les troupes françaises du général Rochambeau. Cette bataille marque la dernière grande confrontation militaire avant la capitulation française. Quelques semaines plus tard, le 1er janvier 1804, l'indépendance est proclamée.
Vertières n'est donc pas une simple bataille. C'est la scène où un peuple anciennement réduit en esclavage arrache, par les armes, son droit d'exister comme nation souveraine. Pour Haïti, Vertières est à la fois un lieu, une date, un symbole, une mémoire et une preuve : la preuve que l'ordre colonial n'était pas éternel.
Quand une image de Vertières apparaît sur un maillot haïtien, elle ne raconte pas une guerre décorative. Elle raconte pourquoi Haïti existe. Elle rappelle Dessalines, Capois-la-Mort, les soldats anonymes, les femmes, les vivants et les morts qui ont porté l'indépendance au prix du sang.
Quand Vertières est entrée dans le dictionnaire
Je me souviens précisément de ce vendredi 10 novembre 2017, lors d'une cérémonie organisée au consulat en l'honneur de Dany Laferrière, académicien et membre de la Commission du dictionnaire de l'Académie française.
Lorsque j'ai pris la parole, j'ai commencé par une phrase qui ne relevait ni de la rhétorique ni de la nostalgie :
« S'il y a une chose qu'on ne doit pas oublier de vous demander, maintenant que vous êtes à l'Académie française, c'est l'insertion du mot Vertières dans le dictionnaire. »
Marie-Michelle Legrand · 10 novembre 2017Mon raisonnement était simple. Je considérais que Vertières n'était pas un mot extérieur à la langue française. Vertières est le nom d'une bataille décisive de l'histoire moderne qui s'est déroulée dans l'ancienne colonie française de Saint-Domingue et qui concerne à la fois l'histoire d'Haïti, l'histoire de France et l'histoire du monde francophone.
J'exprimais alors une incompréhension profonde : comment un mot désignant la bataille qui marque la fin de la présence coloniale française à Saint-Domingue pouvait-il demeurer absent du dictionnaire français ? Ce n'était pas une demande de faveur. C'était une demande de cohérence historique.
En février 2019, le mot « Vertières » entre dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française. Dany Laferrière l'annonce publiquement le 18 février 2019, au micro de Pascal Paradou sur RFI, déclarant avoir fait entrer Vertières dans un dictionnaire français pour la première fois.
Je ne prétends pas établir une relation directe entre mon intervention et cette décision. Ce serait historiquement excessif. Mais je garde de ce moment une conviction intacte : les mots existent d'abord parce que quelqu'un refuse leur absence.
Aujourd'hui, face au retrait de Vertières d'un maillot mondialement visible, je repense souvent à cette scène. En 2017, il fallait rappeler que Vertières méritait d'entrer dans le dictionnaire. En 2026, il faut rappeler pourquoi Vertières mérite aussi de rester visible dans l'espace public mondial.
Note de précision
L'introduction du mot « Vertières » dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française a été annoncée par Dany Laferrière en février 2019, notamment sur RFI puis rapportée par Le Nouvelliste. Dany Laferrière, membre de la Commission du dictionnaire, a indiqué avoir porté cette introduction.
Le précédent Stella Jean, puis le maillot : une même mise en silence
Ce qui s'est passé avec le maillot n'est pas un incident isolé. C'est la deuxième fois en quatre mois qu'une grande institution sportive demande à Haïti d'effacer une figure de son indépendance d'une tenue officielle.
Un cheval rouge sans cavalier en février. Une hanche droite vidée de sa bataille en juin. Le CIO, puis la FIFA. Deux institutions distinctes, deux règlements distincts, et exactement le même geste : demander à Haïti de se présenter au monde après avoir retiré de son corps les figures qui expliquent pourquoi Haïti existe. Quand un effacement se répète à si court intervalle, sous deux juridictions différentes, ce n'est plus un simple incident d'application réglementaire.
Ce que dit le règlement FIFA, et ce qu'il ne peut pas dire
La FIFA peut naturellement encadrer les équipements utilisés dans ses compétitions. Une compétition internationale suppose des règles communes. Le règlement, comme la Loi 4 de l'IFAB relative à l'équipement des joueurs, interdit les messages, slogans, déclarations ou images à caractère politique, religieux ou personnel. Sur le papier, la règle paraît claire. Dans son application, elle devient beaucoup plus délicate.
La vraie question n'est pas de savoir si la FIFA dispose d'un règlement. Elle en dispose. La vraie question est celle-ci : qui décide qu'un symbole historique devient politique ?
Un drapeau national est politique. Un hymne national est politique. Un blason est politique. Les couleurs d'une sélection nationale sont politiques. Les noms de batailles inscrits dans l'histoire européenne, les aigles, les lions, les coqs, les couronnes et les étoiles sont des héritages politiques devenus familiers. Ils sont acceptés parce qu'ils sont installés depuis longtemps dans l'ordre symbolique mondial.
Le précédent est connu. En 2021, l'UEFA avait demandé à l'Ukraine de retirer un slogan de son maillot de l'Euro tout en laissant la carte du pays. Je ne cite pas cet exemple pour suggérer qu'une sélection européenne serait mieux traitée qu'Haïti : l'Ukraine aussi a dû plier. Je le cite parce qu'il révèle l'incohérence du dispositif, et parce que l'UEFA avait au moins négocié. Pour Haïti, à deux jours du match, il n'y a pas eu de négociation. Il y a eu une injonction.
Vertières, elle, dérange encore. Non parce qu'elle serait plus politique qu'une autre bataille, mais parce qu'elle raconte une victoire que l'histoire dominante a longtemps refusé de regarder en face : celle d'anciens esclaves contre l'armée de leurs anciens maîtres.
Le problème du critère indéterminé
Dire qu'une image peut donner lieu à des « interprétations différentes » n'est pas un critère juridique solide. Tout symbole national peut donner lieu à des interprétations différentes. Une norme aussi ouverte donne à celui qui l'applique un pouvoir considérable. Le risque, ici, est que la neutralité devienne un vocabulaire élégant pour désigner une sélection des mémoires autorisées.
La neutralité n'existe pas : elle se distribue
La FIFA dira sans doute qu'elle applique la même règle à tous. C'est l'argument classique de l'institution : la règle serait neutre parce qu'elle est générale. Mais en droit comme en histoire, l'égalité formelle ne suffit pas toujours à produire la justice symbolique.
La neutralité n'est jamais vide. Elle est remplie de ce que l'on a déjà accepté comme normal. Les mémoires anciennes des grandes puissances circulent souvent sans être interrogées. Les mémoires des peuples colonisés, elles, doivent encore se justifier.
Voilà le cœur du problème. Vertières n'est pas refusée parce qu'elle parle trop. Elle est refusée parce qu'elle parle juste. Elle rappelle que la liberté d'Haïti n'a pas été donnée. Elle rappelle que cette liberté a été conquise. Elle rappelle aussi que cette conquête a ensuite été punie, notamment par la dette imposée à Haïti par la France en 1825.
Dans cette perspective, la demande faite à Haïti de retirer Vertières de son maillot ne peut pas être lue uniquement comme une application technique d'un règlement sportif. Elle s'inscrit dans une longue histoire où la mémoire haïtienne est régulièrement invitée à se faire discrète.
Pourquoi cette affaire me touche comme juriste, femme haïtienne et fondatrice de Kisqueya
Je n'écris pas cet article depuis une indignation de surface. Je l'écris depuis une double formation : celle du droit et celle de la mémoire. Le droit m'a appris à lire les textes. Haïti m'a appris à lire les silences.
Je suis née à Aquin. J'ai grandi entre deux rives. Je sais ce que signifie devoir expliquer son pays à ceux qui n'en connaissent souvent que les ruines, les crises ou les blessures. Je sais aussi ce que signifie porter une histoire immense dans un monde qui vous demande parfois de la réduire à une anecdote folklorique.
C'est précisément pour cela que Kisqueya existe. Une maison de création haïtienne ne vend pas seulement des objets. Elle met en circulation une présence. Elle dit que la beauté haïtienne n'a pas à demander la permission d'exister. Elle dit que la mémoire peut devenir vêtement, bijou, matière, ligne, coupe, geste.
Le maillot dont il est question ici n'était pas fort parce qu'il était simplement bleu, sportif ou commercial. Il était fort parce qu'il osait inscrire Vertières sur un objet mondialement visible. Il faisait entrer la mémoire haïtienne dans un espace où elle n'est presque jamais invitée : celui de la visibilité planétaire.
Ce que la FIFA n'a pas compris
Ce que la FIFA n'a pas compris, c'est qu'en retirant l'image, elle a rendu l'absence plus visible que la présence. Si le maillot avait simplement été porté avec Vertières, beaucoup auraient admiré le motif sans chercher plus loin. En demandant son retrait, l'institution a obligé le monde à demander : qu'est-ce que Vertières ? Pourquoi cette bataille dérange-t-elle encore ? Pourquoi Haïti voulait-elle la porter ?
Et c'est peut-être là que la mémoire gagne. Une image retirée peut devenir une question. Une question peut devenir une recherche. Une recherche peut devenir une transmission. La censure, parfois, échoue parce qu'elle attire exactement l'attention qu'elle voulait éviter.
Le 13 juin, Haïti entrera sur le terrain dans un maillot conforme. Mais beaucoup sauront désormais ce qui manque. Et une absence que tout le monde voit n'est plus une absence. C'est une présence autrement inscrite.
La bataille de Vertières n'a pas besoin d'un maillot pour exister. C'est le maillot qui avait besoin de Vertières pour dire qui nous sommes. La mémoire, elle, ne demande pas de permission.
Marie-Michelle Legrand · Kisqueya · Maison de Création
On peut retirer une image d'un équipement sportif. On ne retire pas Vertières de l'histoire. On ne retire pas Dessalines de la mémoire noire. On ne retire pas Haïti de la généalogie mondiale de la liberté. Le règlement peut parler de neutralité. L'histoire, elle, parle de vérité.
Ce qui se joue maintenant dépasse un maillot de football. C'est pourquoi les mots que nous choisissons maintenant importent. Ils sont des actes.
Première idée : là où l'on voulait nous faire silence, la mémoire insiste. Les institutions pensaient effacer. Elles ont au contraire rendu Vertières plus visible. Ce qu'on tente de recouvrir revient à la surface avec plus de force qu'avant.
Deuxième idée : nos symboles circulent. Nos couleurs se portent. Nos images se partagent partout. Chaque fois qu'un enfant haïtien apprendra maintenant qui était Dessalines, chaque fois que quelqu'un se demandera pourquoi la bataille de Vertières a dû être retirée, la censure aura échoué. Elle aura créé exactement le contraire de ce qu'elle visait.
Troisième idée : comment préserver cette émergence ? Comment garder cette mémoire vivante, tissée au quotidien, transmise de mère en fille, de père en fils ? En refusant d'accepter que la beauté haïtienne soit décorative. En rappelant sans cesse que nous descendons de ceux qui ont dit non. En posant la question que Hugline Jerome pose : comment redevenir ce que nous avons toujours été, une nation bâtie sur l'acte le plus radical de la liberté ?
Ce n'est pas un appel au passé. C'est un appel au présent. Et ce présent commence maintenant.
Porter la mémoire, c'est notre métier
Kisqueya est née d'une conviction : la beauté haïtienne n'est jamais décorative. Elle porte une histoire, une dignité et une souveraineté.
Porter une Karabela, un bijou en corne ou une création Kisqueya, c'est porter ce qu'aucun règlement ne peut effacer.
Découvrir la Karabela Lire le blog KisqueyaQuestions fréquentes
Pourquoi la FIFA a-t-elle demandé à Haïti de changer son maillot ?
Qu'est-ce que la bataille de Vertières ?
Quand le mot Vertières est-il entré dans le Dictionnaire de l'Académie française ?
Est-ce la première fois qu'un symbole haïtien est censuré dans le sport ?
Quand et contre qui joue Haïti à la Coupe du monde 2026 ?
Sources et références. Sur la décision de la FIFA et le maillot : dépêches d'agences et presse sportive internationale des 11 et 12 juin 2026, communiqués de l'équipementier Saeta, réactions de la Fédération Haïtienne de Football. Sur le cadre réglementaire : règlement de l'équipement FIFA et Loi 4 de l'IFAB relative à l'équipement des joueurs (fifa.com, theifab.com). Sur le précédent olympique : couverture internationale de janvier et février 2026 sur les tenues de Stella Jean d'après Edouard Duval-Carrié. Sur le précédent ukrainien : décisions de l'UEFA relatives au maillot de l'Ukraine à l'Euro 2021. Sur l'entrée du mot « Vertières » dans le Dictionnaire de l'Académie française : annonce de Dany Laferrière sur RFI, février 2019, rapportée par Le Nouvelliste. Sur la bataille de Vertières : historiographie haïtienne et caribéenne de la Révolution haïtienne.