Sur la hanche droite du maillot bleu conçu par l'équipementier colombien Saeta figurait une illustration de la bataille de Vertières : des combattants de l'armée indigène brandissant le drapeau bicolore. La FIFA a estimé que certains éléments visuels pouvaient donner lieu à des interprétations différentes, et a exigé des modifications.
Saeta s'est exécuté. Haïti entrera en lice le 13 juin face à l'Écosse, au Gillette Stadium de Boston, pour sa première Coupe du monde depuis 1974, dans un maillot conforme au règlement. Et amputé de sa mémoire.
Je suis juriste. Mon premier réflexe, devant une décision de cette nature, n'est pas l'indignation. C'est la lecture du texte. Alors lisons. Mais avant de lire le règlement, lisons l'histoire, parce qu'on ne peut pas juger de la censure d'une image sans savoir ce que cette image représente.
La bataille de Vertières, pour ceux qui ne savent pas
La bataille de Vertières tient son nom d'un morne situé aux portes du Cap, dans le nord d'Haïti. Le 18 novembre 1803, l'armée indigène commandée par Jean-Jacques Dessalines y livre la dernière grande bataille de la Révolution haïtienne contre le corps expéditionnaire français de Rochambeau, le reste de la plus puissante armée de l'époque, celle que Napoléon Bonaparte avait envoyée pour rétablir l'esclavage dans la colonie.
Ce jour-là, François Capois, que l'histoire retiendra sous le nom de Capois-la-Mort, charge à plusieurs reprises sous la mitraille. Son cheval est abattu, son chapeau emporté par un boulet, et il se relève en criant d'avancer. La légende rapporte que Rochambeau lui-même fit suspendre le feu pour saluer la bravoure de cet officier qu'il ne parvenait pas à tuer. Au soir du 18 novembre, l'armée française capitule. Le 1er janvier 1804, l'indépendance est proclamée et l'État reprend le nom taïno de l'île, Ayiti. La première république noire du monde est née, non d'une concession, mais d'une victoire.
Voilà ce que représentait l'illustration sur la hanche droite du maillot : des combattants de Vertières brandissant le drapeau. Dessalines. Capois-la-Mort. Les pères de notre indépendance, dans la scène exacte où ils l'ont conquise. C'est cela que la FIFA a qualifié de visuel pouvant donner lieu à des interprétations différentes.
Une chose est certaine, et je le dis avec le sourire de ceux qui connaissent l'ironie de l'histoire : si l'objectif était de faire oublier la bataille de Vertières, c'est raté. Avant cette décision, le nom de la bataille de Vertières était inconnu de la quasi-totalité du public mondial du football. Aujourd'hui, des rédactions de Paris à Bogota, de Londres à Boston, expliquent à leurs lecteurs ce qui s'est passé le 18 novembre 1803. La censure vient d'offrir à notre bataille fondatrice la couverture médiatique mondiale que deux siècles de manuels scolaires lui avaient refusée.
Le précédent Stella Jean : quatre mois plus tôt, le même effacement
Car ce n'est pas la première fois. C'est même la deuxième fois en quatre mois que l'instance dirigeante d'un sport mondial demande à Haïti d'effacer un héros de son indépendance d'une tenue officielle.
En février 2026, aux Jeux olympiques d'hiver de Milan-Cortina, la créatrice italo-haïtienne Stella Jean avait conçu les uniformes de la délégation haïtienne à partir d'un tableau d'Edouard Duval-Carrié représentant Toussaint Louverture chargeant sur un cheval rouge, le sabre transformé en serpent, figure de Danbala. À moins d'un mois de la cérémonie d'ouverture, l'uniforme était rejeté : le portrait de Toussaint Louverture contrevenait aux règles du Comité international olympique, qui n'admet pas de personnage politique sur les vêtements. Des artisanes italiennes ont alors repeint à la main chaque veste pour faire disparaître le général, et le cheval rouge est resté, désormais sans cavalier. Stella Jean elle-même en a tiré la leçon que je veux graver ici : l'absence du général a parlé plus fort que sa présence ne l'aurait fait, et les images de ces tenues au cheval sans cavalier sont devenues virales dans le monde entier.
Un cheval rouge sans cavalier en février. Une hanche droite vidée de sa bataille en juin. Le CIO, puis la FIFA. Deux institutions distinctes, deux règlements distincts, et exactement le même geste : demander à Haïti de se présenter au monde après avoir retiré de son corps les figures qui expliquent pourquoi Haïti existe. Quand un effacement se répète à quatre mois d'intervalle, sous deux juridictions sportives différentes, ce n'est plus un incident d'application réglementaire. C'est une jurisprudence de fait, et elle mérite d'être nommée comme telle.
Ce que dit le règlement de la FIFA, et ce qu'il ne tranche pas
La FIFA n'est pas un État. C'est une association de droit suisse, régie par le Code civil suisse, qui édicte ses propres normes et les impose à ses membres par voie contractuelle et statutaire. Parmi ces normes figure le règlement de l'équipement, le FIFA Equipment Regulations, qui encadre tout ce qui peut apparaître sur un maillot lors d'une compétition officielle. Le principe est connu et constant, et il figure aussi bien dans ce règlement que dans la Loi 4 de l'IFAB, qui régit l'équipement des joueurs : sont interdits les slogans, déclarations et images à caractère politique, religieux ou personnel.
C'est sur ce fondement que la FIFA a déjà sanctionné des joueurs pour des t-shirts révélés après un but, refusé des brassards, retoqué des slogans. C'est sur ce fondement, ou plus exactement sur la version UEFA de ce même principe, que l'Ukraine avait dû retirer en 2021 la devise « Gloire à nos héros » de son maillot de l'Euro, après plainte de la Russie, tout en conservant la carte du pays incluant la Crimée. Je ne cite pas ce précédent pour suggérer qu'une sélection européenne serait mieux traitée qu'Haïti : l'Ukraine aussi a dû plier. Je le cite pour deux raisons. La première est qu'il révèle l'incohérence interne du dispositif : la carte aux frontières reconnues par les Nations unies passait, la phrase honorant les morts ne passait pas. La seconde est que l'UEFA avait au moins négocié un compromis avec la fédération ukrainienne. Pour Haïti, à deux jours du match, il n'y a pas eu de négociation. Il y a eu une injonction. La ligne de partage entre le politique et l'historique n'a jamais été tracée par un texte. Elle est tracée, au cas par cas, par l'appréciation discrétionnaire de l'instance.
Note juridique : quand le critère indéterminé devient pouvoir arbitraire
En droit, une norme dont le critère d'application est indéterminé confère à celui qui l'applique un pouvoir qui n'est plus normatif mais arbitraire. « Donner lieu à des interprétations différentes » n'est pas un critère : tout symbole donne lieu à des interprétations différentes. Le coq gaulois, la feuille d'érable, les trois lions anglais, l'aigle allemand, les dunes stylisées du maillot algérien cette année même. Tout emblème national est le produit d'une histoire, et toute histoire est faite de guerres, de conquêtes, de dominations.
Si la représentation d'une bataille fondatrice est politique, alors la Marseillaise chantée avant chaque match de la France, qui appelle littéralement à ce qu'un « sang impur » abreuve nos sillons, l'est tout autant. Personne n'a jamais demandé à la France de fredonner autre chose.
Pourquoi la bataille de Vertières dérange encore en 2026
Posons donc la vraie question, celle que le règlement permet d'éluder. Qu'est-ce que la bataille de Vertières a de si singulier pour être jugée inacceptable là où mille autres références guerrières sont folklorisées sans difficulté ?
La réponse tient en une phrase que je vais écrire calmement, parce qu'elle est exacte. Vertières est la seule bataille de l'histoire moderne où des esclaves ont vaincu militairement l'armée de leurs maîtres et fondé un État sur cette victoire. Ce n'est pas une bataille parmi d'autres. C'est la bataille qui a démontré, en actes, que l'ordre colonial et esclavagiste n'était pas une fatalité naturelle mais une construction qui pouvait être défaite par ceux qu'elle écrasait.
C'est pour cela qu'elle a été si longtemps absente des manuels français, qu'aucune rue de Paris ne la commémore, que le nom même de la bataille de Vertières reste inconnu de la plupart des Européens alors qu'Austerlitz, Iéna et Wagram ont leurs ponts, leurs gares et leurs avenues. L'effacement de la bataille de Vertières n'a pas commencé avec la FIFA. Cette décision peut être lue comme s'inscrivant dans une histoire plus longue de marginalisation de certains récits historiques, dont celui de Vertières, qui dure depuis deux cent vingt-trois ans. Je dis bien : peut être lue. C'est une interprétation, et je l'assume comme telle. Mais c'est celle que l'accumulation des faits rend la plus économe.
L'ironie du calendrier
Haïti revient en Coupe du monde après cinquante-deux ans d'absence. Le pays traverse l'une des crises les plus profondes de son histoire. Ses supporters, pour la plupart, ne pourront même pas entrer sur le territoire américain pour voir jouer leur équipe, en raison des restrictions migratoires qui frappent les ressortissants haïtiens. Ce maillot était, pour des millions d'Haïtiens et d'Haïtiennes de l'intérieur comme de la diaspora, le seul morceau de cette Coupe du monde qu'ils pouvaient porter sur eux. Saeta avait expliqué que le design rendait hommage aux hommes et aux femmes qui se battent chaque jour pour l'avenir d'Haïti. La fédération haïtienne a dénoncé une mauvaise lecture du symbole. Rien n'y a fait. On a demandé au seul peuple né d'une victoire d'esclaves de se présenter au monde sans elle.
La neutralité n'existe pas, elle se distribue
J'entends l'argument de la FIFA, et je veux lui faire droit avant de le réfuter, parce que c'est ainsi que l'on raisonne honnêtement. L'instance dira qu'elle applique la même règle à tous, qu'elle a sanctionné des slogans européens, des brassards arc-en-ciel, des messages de toutes provenances, et qu'une compétition mondiale exige un terrain symboliquement neutre pour que le sport reste le sport.
Mais la neutralité n'est pas l'absence de position. C'est une position qui a le privilège de ne pas se voir. Quand le règlement tolère l'emblème, l'hymne, la couleur, le surnom guerrier de chaque sélection, il tolère en réalité les récits nationaux déjà installés, déjà naturalisés, déjà digérés par l'ordre du monde. Ce qu'il filtre, ce sont les récits qui dérangent encore. Or le récit haïtien dérange encore, précisément parce que la dette qu'il révèle, la double dette, celle que la France a imposée à Haïti en 1825 pour prix de sa liberté et celle, morale, que le monde atlantique n'a jamais soldée, n'a jamais été réglée. Une bataille de 1803 ne serait pas « politique » en 2026 si ses conséquences avaient été acceptées. Si la bataille de Vertières est encore inflammable, c'est l'aveu que la question qu'elle pose est encore ouverte. La FIFA, en censurant l'image, vient paradoxalement de confirmer ce que l'image affirmait.
Il y a, dans mon travail quotidien auprès des personnes exilées, une boussole que je veux convoquer ici avec la prudence qui s'impose. Les travaux des Nations unies sur le droit à la vérité, la mémoire collective et la justice transitionnelle reconnaissent l'importance de préserver les récits historiques des peuples, même si ces principes ne sont pas directement opposables à une organisation sportive internationale. Je le sais mieux que personne, et je ne prétendrai pas le contraire pour le confort de la démonstration. Mais le droit n'est pas seulement ce qui s'impose devant un tribunal. C'est aussi ce qui nomme. Et ce qui s'est passé cette semaine porte un nom : on a demandé à un peuple de comparaître sans son histoire.
Ce que nous ferons de cette image
Je suis née à Aquin. J'ai grandi entre deux rives, et j'ai bâti Kisqueya précisément sur le refus de choisir entre elles. Chaque pièce de Karabela qui sort des mains de nos couturières d'Aquin, chaque bijou de corne façonné dans nos ateliers, porte une même idée : l'héritage n'est pas un ornement. C'est une architecture. On ne nous l'accorde pas, on ne nous le retire pas. Il est.
Alors voici ce que je retiens de cette affaire, et c'est peut-être la seule conclusion qui vaille. La FIFA peut décider de ce qui figure sur un maillot pendant quatre-vingt-dix minutes de jeu. Elle ne peut rien décider de ce qui figure sur nos corps, dans nos maisons, sur nos étals, dans nos livres et sur le dos de nos enfants le reste du temps. L'image de la bataille de Vertières censurée sur la hanche d'un maillot de match va se multiplier sur dix mille tissus, dix mille murs, dix mille écrans, parce que c'est ainsi que fonctionne la mémoire d'un peuple qui a appris depuis 1803 que rien ne lui serait donné et que tout pouvait lui être repris, sauf ce qu'il porte en lui.
Le 13 juin, à Boston, onze joueurs entreront sur la pelouse dans un maillot conforme au règlement. Mais chacun de ceux qui les regarderont, à Port-au-Prince, à Aquin, à Montréal, à Paris, à Évry, saura ce qui manque sur cette hanche droite. Et une absence que tout le monde voit n'est plus une absence. C'est une présence que l'on a rendue indélébile.
On peut changer un maillot en quelques jours. On ne change pas le fait, acquis depuis le 18 novembre 1803, qu'Ayiti a mis en échec la plus grande armée de son temps et que c'est de cette victoire qu'est née la liberté, la nôtre d'abord, et avec elle une idée de la liberté qui a couru ensuite dans toutes les Amériques.
La bataille de Vertières n'a pas besoin d'un maillot pour exister. C'est le maillot qui avait besoin de Vertières pour dire qui nous sommes. La FIFA a refusé. Tant pis pour le maillot. La mémoire, elle, ne demande pas de permission.Marie-Michelle Legrand · 12 juin 2026
Porter la mémoire, c'est notre métier
Kisqueya est née d'une conviction : la beauté et la mémoire ne s'opposent pas. Porter un bijou en corne haïtienne ou une Karabela cousue à Aquin, c'est porter une histoire que personne ne peut réglementer.
Et le 27 juin 2026 paraît mon livre, « Ce que ton corps noir a appris à taire. Survivre dans un corps qui se souvient » : le corps comme archive, la mémoire comme architecture. Exactement ce que cette affaire de maillot vient de démontrer à l'échelle d'un peuple entier.
Découvrir la Karabela Soutenir notre missionPour approfondir sur le blog Kisqueya
Femmes de la révolution haïtienne Sanité Bélair, Cécile Fatiman, Marie-Jeanne Lamartinière, celles que la bataille de Vertières doit aussi. Kisqueya : héritage taïno et mémoire vivante L'identité profonde de l'île, avant même 1804. Le Dernier Repas : quand la cuisine haïtienne devient mémoire politique Projection-débat Cinewax : cuisine, Duvalier et trauma transgénérationnel. La collection Karabela Cousue à Aquin par nos couturières, la mémoire portée au quotidien.Sur la décision de la FIFA et le maillot : dépêches d'agences internationales et presse sportive des 11 et 12 juin 2026 ; communiqués de l'équipementier Saeta (présentation du design initial, mai 2026) ; réactions de la Fédération Haïtienne de Football. Sur le cadre réglementaire : FIFA Equipment Regulations et Loi 4 de l'IFAB relative à l'équipement des joueurs, consultables sur fifa.com et theifab.com. Sur le précédent olympique : couverture de presse internationale de janvier et février 2026 consacrée aux tenues de la délégation haïtienne créées par Stella Jean d'après l'œuvre d'Edouard Duval-Carrié, et déclarations publiques de la créatrice. Sur le précédent ukrainien : décisions de l'UEFA relatives au maillot de l'Ukraine à l'Euro 2021. Sur la bataille de Vertières : historiographie haïtienne et caribéenne de la Révolution (l'épisode de Rochambeau saluant Capois-la-Mort relève de la tradition, comme indiqué dans le texte).
Questions fréquentes
Pourquoi la FIFA a-t-elle demandé à Haïti de changer son maillot pour la Coupe du monde 2026 ?
La FIFA a estimé que l'illustration de la bataille de Vertières figurant sur la hanche droite du maillot pouvait donner lieu à des interprétations différentes et contrevenait à son règlement de l'équipement, qui interdit les éléments à caractère politique, religieux ou personnel. L'équipementier Saeta a modifié le maillot pour se conformer à cette exigence avant le premier match du 13 juin.
Qu'est-ce que la bataille de Vertières ?
La bataille de Vertières, livrée le 18 novembre 1803 près du Cap dans le nord d'Haïti, est la dernière grande bataille de la Révolution haïtienne. L'armée indigène de Jean-Jacques Dessalines, avec des figures comme Capois-la-Mort, y a vaincu le corps expéditionnaire français envoyé par Napoléon Bonaparte. Cette victoire a conduit à la proclamation de l'indépendance d'Haïti le 1er janvier 1804, faisant du pays la première république noire du monde.
Qui fabrique le maillot d'Haïti pour le Mondial 2026 ?
Le maillot de la sélection haïtienne pour la Coupe du monde 2026 est conçu par l'équipementier colombien Saeta, qui a présenté le design initial comme un hommage à la fierté, à la résilience et à l'esprit du peuple haïtien.
Quand et contre qui joue Haïti à la Coupe du monde 2026 ?
Haïti dispute sa première Coupe du monde depuis 1974. La sélection affronte l'Écosse le 13 juin au Gillette Stadium de Boston, le Brésil le 19 juin à Philadelphie, puis le Maroc le 24 juin à Atlanta.
Est-ce la première fois qu'un symbole haïtien est censuré dans le sport ?
Non. En février 2026, aux Jeux olympiques d'hiver de Milan-Cortina, le Comité international olympique avait exigé le retrait du portrait de Toussaint Louverture, peint d'après une œuvre d'Edouard Duval-Carrié, des tenues de la délégation haïtienne conçues par la créatrice Stella Jean. Le cheval rouge du tableau est resté sur les uniformes, sans son cavalier.