I. Sous un acajou
Un premier foulard
Toutes les grandes histoires d’atelier commencent petit. Celle de Sandilou commence à l’ombre d’un arbre. Sandra Russo, sa fondatrice, le raconte simplement : Sandilou est né « sous un acajou », le jour où elle a peint son premier foulard à la main.
Ce jour-là, elle découvre quelque chose qui ne la quittera plus. Peints librement, sans tracé, ses coups de pinceau ressemblent à du mouvement, presque à des gestes de danse. Elle comprend que cette liberté peut habiller un foulard, puis un vêtement entier.
Sandra Russo au travail : le tissu tendu, le pinceau, et le geste qui a tout commencé.
Un nom de famille, ou presque
Le nom, lui, est une histoire de tendresse. Un « oncle », ami très proche de la famille, confondait sans cesse Sandra et sa sœur Lilou. Pour ne plus se tromper, il les appelait toutes les deux « Sandilou ». Le surnom est resté, et il est devenu une marque.
En 2012, Sandra et son mari, Fred Russo, fondent officiellement l’entreprise. Ils choisissent de l’enregistrer comme une entreprise d’artisanat textile, et non comme une industrie textile. Ce n’est pas un détail : c’est une manière d’affirmer, dès le départ, que tout ici passe par la main.
Des tuniques Sandilou, peintes une à une : aucune n’est tout à fait semblable à sa voisine.
II. Une enfance au milieu des artistes
Une mère artiste
On ne devient pas peintre sur tissu par hasard. Sandra Russo a grandi auprès de sa mère, l’artiste et écrivaine Edith Lataillade, et au milieu des amies de celle-ci, des femmes artistes qui ont nourri son regard. Elle l’a dit elle-même dans un entretien accordé en 2021 : c’est dans ce cercle de femmes créatrices qu’elle a appris que l’art pouvait être une manière de vivre.
Enfant, elle fréquente une école d’art du samedi et apprend auprès de deux grands noms de l’art haïtien : Tiga, le peintre Jean-Claude Garoute, à l’origine du mouvement Saint-Soleil, et le sculpteur Patrick Vilaire. On ne pouvait pas rêver meilleurs premiers maîtres.
Sandra Russo dans l’atelier, entre les tables de peinture et les tissus qui sèchent.
Miami, puis la Grenade
Elle part ensuite étudier l’art à Miami, la sculpture et la photographie. Pourtant, elle se décrit volontiers comme une autodidacte. Le diplôme est une chose ; le geste, lui, s’apprend en faisant.
Avec son mari, elle lance d’abord une ligne de vêtements en coton haïtien uni. C’est là que l’idée naît : ce tissu simple appelle des motifs, des couleurs, une signature. Le couple passe ensuite une dizaine d’années à la Grenade, où les foulards peints de Sandra trouvent vite leur public. Puis vient le retour en Haïti, plus près de la famille, plus près aussi des artisans avec qui produire.
À retenir
- Fondatrice : Sandra Russo, fille de l’artiste et écrivaine Edith Lataillade
- Formée enfant auprès de Tiga et de Patrick Vilaire
- Études d’art à Miami, sculpture et photographie
- Une dizaine d’années à la Grenade avant le retour en Haïti
- Entreprise fondée en 2012 avec son mari, Fred Russo
III. Delmas 64, l’atelier à ciel ouvert
Une petite équipe, des mains précises
L’atelier se trouve à Delmas 64, dans l’agglomération de Port-au-Prince. Un atelier en plein air, sous les arbres, où les foulards sèchent sur des fils tendus entre deux piliers. Une dizaine de personnes y travaillent : une petite équipe de peintres et un groupe de couturiers et de couturières qui coupent et assemblent.
Sur le site de la maison, on découvre leurs prénoms : Jonas, Frantz et Richardson peignent sous la direction de Sandra ; Christella veille sur les finitions. Plus loin, dans le Sud, à Abricots et à Paradis des Indiens, un groupe de femmes réalise les appliqués. C’est une entreprise familiale au sens large : plusieurs générations d’une même famille y peignent ou y cousent.
L’atelier Sandilou, autour de tissus fraîchement teints.
« Aucune imperfection ne passe »
Ce qui me touche dans cette équipe, c’est son exigence. Christella le résume en une phrase que j’aimerais voir affichée dans tous les ateliers : « Aucune imperfection ne passe. » Chez Sandilou, la joie des couleurs ne dispense jamais du travail bien fait.
L’atelier participe aussi à la campagne internationale Fashion Revolution, qui invite les ouvriers et artisans de la mode à se montrer avec une pancarte : « I made your clothes », « I painted your scarf ». J’ai voulu garder ces images. Elles disent mieux que moi ce que nous défendons : derrière chaque pièce, il y a un visage.
« I made your clothes » : derrière chaque vêtement, une personne.
IV. Peindre sans dessin
Le geste libre
La signature de Sandilou, c’est la peinture à main levée. Pas de calque, pas de motif imprimé à reproduire. Les artistes peignent directement sur le tissu vierge, avec des teintures à froid et des peintures spéciales pour textile. Sandra fixe une direction, puis laisse faire. Elle l’a expliqué à Caribbean Export en 2022 : elle décide du ton et des couleurs, et chacun est libre de livrer une pièce différente. « C’est la beauté des pièces uniques faites à la main », ajoute-t-elle.
Sandra Russo peint un foulard tendu sur son cadre, au milieu des arbres de l’atelier.
Chaque peintre a d’ailleurs sa manière. Certains travaillent l’abstraction, les formes organiques, les feuilles et les vagues. D’autres puisent dans l’imagerie populaire et dans les symboles du vodou. C’est cette diversité qui donne à l’atelier sa richesse : on reconnaît Sandilou, mais on ne s’ennuie jamais.
À l’atelier, un foulard prend forme sur la table, sans tracé préalable.
Du tissu blanc à la pièce finie
Le procédé demande du temps. Le tissu est d’abord tendu, puis teint et peint. Il est ensuite lavé, séché, coupé et cousu. Enfin, une dernière étape de peinture à la main vient parfaire la pièce. Selon les créations, l’atelier utilise aussi le tie-dye, le pochoir, la sérigraphie ou l’aérographe. Les matières sont naturelles : rayonne, coton et lin.
Le fond se pose à l’éponge, en larges bandes, avant le travail du pinceau.
Le résultat ? Un catalogue de 2 000 à 3 000 modèles originaux, selon Caribbean Export. Et une philosophie que Sandra assume pleinement : produire lentement, sans saisons, loin de la course aux collections. « Nous ne sommes pas une maison de mode avec des collections », dit-elle. Sandilou se voit plutôt comme un art de vivre caribéen : simple, heureux, facile à porter.
Le geste Sandilou
- Peinture à main levée, sans dessin préalable
- Teintures à froid et peintures textiles
- Lavage, séchage, coupe, couture, puis retouche peinte à la main
- Rayonne, coton et lin
- Mode lente et sans saison
V. Haïti, motif après motif
Des souvenirs qui parlent
Si les foulards sont les meilleures ventes de la maison, ce sont ses pochettes qui m’ont fait sourire la première fois. Chacune raconte un morceau d’Haïti : la charrette du fresco et ses sirops grenadine, anisette, citron ; un marché où les marchandes se pressent sous leurs madras ; un tap-tap qui file sous le soleil ; les maisons gingerbread aux volets bleus ; la carte du pays, de Jérémie à Cap-Haïtien.
Les pochettes Sandilou : six petites scènes de vie haïtienne.
L’humour, aussi
Il y a de l’humour chez Sandilou, et cela fait du bien. Sur un tissu peint, on lit en grosses lettres « Lavi a se yon bòlèt », la vie est une borlette, avec les numéros, le « bon bank », le mariage et le plasaj tout autour. Tous ceux qui connaissent Haïti sourient. Ailleurs, deux poissons s’embrassent sur un fond rose vif : c’est le motif « Bisou-Bisou ».
« Lavi a se yon bòlèt » : la sagesse populaire, peinte en couleurs franches.
Au-delà des pochettes, l’atelier peint des foulards, des caftans et des robes de plage, des chapeaux, des sacs, des tabliers, des sets de table, des chemins de table, des coussins. Les couleurs mêlent les tons de terre et les teintes vives. L’inspiration, elle, vient d’abord de la nature, puis de la Caraïbe : ses couleurs, son rythme et sa joie de vivre.
VI. De Port-au-Prince au Smithsonian
Une reconnaissance qui a commencé chez nous
En 2016, Le Nouvelliste consacre un article à Sandra Russo, « pour l’amour du textile », à l’occasion de la dixième édition d’Artisanat en fête, le grand rendez-vous des artisans haïtiens. Le journal cite alors « Sandilou Textile » parmi les talents qui ont émergé dans un artisanat devenu plus structuré.
L’année suivante, la marque passe la mer. En 2017, elle figure parmi les six marques haïtiennes du pop-up Les Jardins de la Mode, à Manhattan, rapporté par The Haitian Times. La même année, le magazine Mélange Travel & Lifestyle lui consacre un article au titre parfait : « International chic with a Haitian touch ».
La Caraïbe, puis Washington
Sandilou se présente comme la première marque de mode haïtienne née en ligne, vendant directement de l’atelier à ses clients. La maison est soutenue par Caribbean Export, l’agence caribéenne de développement des exportations, dans le cadre d’un programme financé par l’Union européenne : son site et ses outils de communication ont été financés par une subvention. Elle a participé au projet Symbiose, entre Haïti et la République dominicaine, et a présenté ses échantillons à la maison dominicaine Jenny Polanco.
Puis il y a Washington. Les créations Sandilou entrent sur l’Artisan Marketplace du Smithsonian, la boutique du festival de la Smithsonian Institution, aux côtés d’artisans du monde entier. On les retrouve aussi chez NOVICA et GlobeIn, deux plateformes qui défendent l’artisanat équitable. En 2024, le réseau Caribbean Biz Network la met à son tour à l’honneur.
Tree of Life : l’arbre de vie, peint en verts profonds sur des tenues amples.
Sandra le dit avec une franchise que j’apprécie : tenir une telle entreprise en Haïti, c’est « marcher sur une corde raide ». Ce qui la fait tenir, c’est la confiance dans son équipe et l’amour du travail. Elle attribue son succès à ce qu’elle appelle « le facteur humain » : la créativité haïtienne, la vitalité de la vie là-bas, et un talent unique pour raconter des histoires.
Quelques repères
- 2012 : fondation de l’entreprise, à Port-au-Prince
- 2016 : Le Nouvelliste salue Sandilou Textile lors d’Artisanat en fête
- 2017 : pop-up Les Jardins de la Mode à New York ; article dans Mélange
- 2022 : soutien de Caribbean Export ; Artisan Marketplace du Smithsonian ; début de la collaboration avec la Maison Kisqueya
- 2024 : portrait par Caribbean Biz Network
VII. Sandilou × Maison Kisqueya
Ensemble depuis 2022
Nous travaillons avec Sandilou depuis 2022. Quand j’ai choisi de faire entrer cet atelier à la Maison, je ne cherchais pas un simple accessoire. Je cherchais des pièces qui racontent Haïti sans folklore appuyé, avec élégance et avec humour. La pochette scène de marché fait exactement cela : une foule de marchandes en bleu, rouge et jaune, des paniers de fruits, une fermeture zippée bleue et, à l’intérieur, la signature Sandilou.
Elle se glisse dans un sac, elle se porte à la main, elle s’offre. Et chaque fois qu’elle sort, c’est un peu de Port-au-Prince qui voyage.
La pochette Sandilou, à la Maison.
La pièce en bref
- Atelier : Sandilou, Delmas, Haïti
- Motif : scène de marché haïtien
- Fermeture : zippée bleue, tirette ronde
- Intérieur : doublure bleu-gris, signature Sandilou
VIII. Un atelier qui mérite d’être connu
Connu à Washington, presque inconnu à Paris
J’ai cherché, comme je le fais pour chaque artisan. Sandilou a sa place dans la presse haïtienne, sur les plateformes américaines, dans les programmes caribéens, jusque dans la boutique du Smithsonian. Mais en France et dans le monde francophone, j’ai trouvé très peu de choses. Presque rien. Comme si l’on pouvait aimer la Caraïbe, ses couleurs et son art de vivre, sans jamais se demander qui les peint.
C’est pourtant une maison haïtienne, fondée par une femme haïtienne, qui fait travailler une dizaine de personnes et un groupe de femmes du Sud, qui forme des peintres et qui vend des pièces uniques depuis plus de dix ans. Dans un pays où produire est devenu un acte de courage, cela mérite d’être dit.
Sandilou mériterait d’être connu bien au-delà de la Caraïbe et des États-Unis. Il mériterait d’être exposé en France, invité dans les salons de créateurs, porté, offert, cité. Il mériterait que l’on sache, en dépliant un foulard, qu’il a été peint à Delmas par Sandra, Jonas, Frantz ou Richardson, et vérifié par Christella.
Ce journal est une petite pierre. Si leur travail t’a touché, parle d’eux. Partage cet article. Et la prochaine fois que tu choisiras un cadeau, demande-toi qui l’a fait.
