I. Jacmel, la ville où le papier devient fête
Une ville d’artistes
Il faut d’abord dire Jacmel. Ses balcons en fer forgé, ses maisons de négociants, sa baie ouverte sur la mer des Caraïbes. Et surtout, son carnaval : des masques immenses, des animaux fantastiques, des personnages qui dansent dans les rues, presque tous nés du papier mâché.
Ici, le papier n’est pas une matière pauvre. C’est une matière qui se transforme. Un vieux journal, de l’eau, de l’amidon, de la patience : et voilà que surgit une forme. Puis vient la peinture, et la forme devient vivante.
C’est dans cette ville, et dans cette culture du geste, qu’Émilien Blaise est né et a grandi.
Jacmel. L’enseigne de l’atelier, peinte à la main, comme tout le reste.
II. Un enfant dans l’atelier
Huit ans, et déjà un pinceau
Émilien avait huit ans lorsqu’il a poussé pour la première fois la porte d’un atelier. Après l’école, il rejoignait des artisans plus âgés de son quartier, regardait, imitait, recommençait. Il le dit simplement : il a grandi dans un atelier.
Il n’y a pas eu d’école d’art, pas de diplôme encadré au mur. Il y a eu mieux, peut-être : la transmission. Celle qui passe de main en main, d’aîné à cadet, sans manuel, par le regard et par la répétition.
Il nous a raconté ses débuts avec ses mots à lui : il a commencé avec Yvens Léger, puis, dit-il, il a « développé son intelligence ». J’aime beaucoup cette phrase. Elle dit tout ce que l’on ne lit pas dans les biographies : qu’un savoir-faire ne se reçoit pas seulement, il se conquiert. On apprend d’un maître, puis on devient soi.
Cela fait aujourd’hui, selon ses propres mots, trente-huit ans qu’il exerce ce métier. Trente-huit ans de papier, de colle et de couleurs. Une vie entière.
À retenir
- Né et formé à Jacmel, capitale haïtienne du papier mâché
- Premier atelier à 8 ans, auprès d’artisans plus âgés
- Formé aux côtés d’Yvens Léger, avant de trouver sa propre voie
III. 2010 : tout recommencer
Quand la terre a tremblé
Le 12 janvier 2010, la terre tremble en Haïti. Jacmel est touchée, elle aussi. Le premier atelier d’Émilien Blaise s’effondre. Les outils, les pièces en cours, les années de travail accumulées : tout est à reconstruire.
Beaucoup auraient changé de vie. Lui, non. Quatre ans plus tard, Le Nouvelliste le retrouve dans deux pièces modestes, avec une petite équipe, des journées qui commencent à l’aube, et d’autres artisans appelés en renfort quand les commandes arrivent. Au journaliste, il confie alors une phrase que je n’ai jamais oubliée depuis que je l’ai lue :
Ce n’est pas de la résignation. C’est une déclaration de fidélité. À son métier, à sa ville, à ce que ses mains savent faire.
Émilien Blaise au milieu de ses créations : ici, chaque étagère raconte une saison de travail.
IV. Du carnaval aux salons
Dans la rue, avec le peuple
À Jacmel, on ne peut pas faire du papier mâché sans croiser le carnaval. Émilien Blaise y a présenté une création baptisée « Anaconda » et a contribué au succès de la bande à pied Flanbo. Ses œuvres ont aussi été exposées au Cap-Haïtien et à Labadie.
Il y a quelque chose de profondément juste dans cet art-là : il ne reste pas enfermé. Il défile, il danse, il descend dans la rue. Il appartient à tout le monde.
Six « artisans des artisans »
En 2020, ses pairs le reconnaissent. Dans le cadre du salon Artisanat en fête, à Port-au-Prince, il figure parmi les six « artisans des artisans » mis à l’honneur. Le Nouvelliste le présente alors comme un « grand maître du papier mâché ». Deux ans plus tard, à la 16e édition du salon, il expose des animaux, des oiseaux, des arbres et une tête de cheval : tout un bestiaire de couleurs.
Une voix pour les autres
En décembre 2025, il prend la parole à la radio pour dire son inquiétude face à l’insécurité qui menace les artisans haïtiens. Ce n’est pas anodin. Quand les routes deviennent dangereuses, ce sont les marchés, les salons, les commandes qui disparaissent. Et derrière chaque atelier, ce sont des familles.
À retenir
- Créateur pour le carnaval de Jacmel : « Anaconda », bande à pied Flanbo
- Expositions au Cap-Haïtien et à Labadie
- 2020 : parmi les six « artisans des artisans » du salon Artisanat en fête
- 2025 : une voix publique pour l’avenir des artisans haïtiens
V. La couleur comme langue
Des matières humbles
Quand je lui ai demandé quelles matières il utilisait, sa réponse tenait en une ligne : le papier, l’amidon, la colle de menuisier, la peinture, le bois. Rien de précieux. Et pourtant, tout devient précieux entre ses mains.
Couche après couche, le papier prend forme. Le bois et la colle viennent structurer, renforcer. Puis vient le moment que je préfère : la couleur. L’objet posé sur les genoux, le pinceau fin entre les doigts, il trace chaque motif à main levée.
Dans l’atelier : un plateau prend ses couleurs, un trait après l’autre.
« Je maîtrise les couleurs »
Il me l’a écrit ainsi, sans détour. Et il a ajouté qu’il aimait le mélange des couleurs. Il suffit de regarder ses pièces pour comprendre : des oranges suspendues sur un bleu nuit, des fleurs violettes sur un fond orange brûlé, des feuillages turquoise qui s’enroulent autour d’un vase rouge.
Émilien Blaise
Il aime composer des ensembles : un même motif qui passe d’un objet à l’autre, comme une conversation.
Oser le violet sur l’orange : il faut une main sûre pour que cela chante au lieu de crier.
Les oiseaux de papier
Et puis il y a ses oiseaux. Certains sont peints de toutes les couleurs. D’autres sont laissés presque bruts, et si l’on s’approche, on lit encore les colonnes du journal dont ils sont nés. J’aime cette idée : un oiseau fait de nouvelles du monde.
Les oiseaux prennent forme sous ses doigts, à l’ombre des arbres.
Rien n’est imprimé, rien n’est reproduit : chaque pièce est peinte une à une.
VI. Le fer, l’autre matière
Le papier d’abord, mais pas seulement
Émilien Blaise prend aussi plaisir à travailler le métal et le bois. Son matériau de prédilection reste pourtant le papier mâché : c’est avec lui qu’il a grandi, c’est avec lui qu’il s’exprime le plus librement. Mais ses mains savent aussi dompter le fer, et la Maison Kisqueya présentera prochainement des pièces en métal et en fer forgé réalisées dans son atelier.
Passer du papier au fer, c’est changer de geste. Le papier se façonne par couches, avec douceur et patience. Le métal, lui, se découpe, se martèle, se plie. Et pourtant, on retrouve dans les deux la même idée : donner une seconde vie à une matière ordinaire.
Les bòs metal d’Haïti
En Haïti, on appelle bòs le maître artisan. Et parmi les grands bòs du pays, il y a ceux du métal. Leur histoire commence à Croix-des-Bouquets, près de Port-au-Prince, avec Georges Liautaud, forgeron autodidacte né en 1899. Il fabriquait d’abord des croix en fer pour le cimetière de sa ville. Dans les années 1950, encouragé par le peintre américain DeWitt Peters, fondateur du Centre d’Art de Port-au-Prince, il se met à créer des œuvres plus libres, puis transmet son savoir à d’autres artistes, à commencer par Murat Brierre.
La matière première est d’une simplicité désarmante : de vieux bidons d’huile en acier. On les brûle pour retirer la peinture, on les ouvre, on les aplatit. Puis, au marteau et au burin, l’artisan découpe la forme et fait naître les motifs en frappant le métal par l’arrière. Personnages, animaux, esprits du vodou, scènes de la vie paysanne : le bidon devient dentelle.
Aujourd’hui encore, ce savoir-faire se transmet surtout par l’apprentissage, de maître à élève. Des artistes comme Serge Jolimeau ont porté le fer découpé haïtien bien au-delà de l’île. C’est dans cette grande famille des bòs metal que s’inscrivent les pièces en fer d’Émilien.
À retenir
- Émilien travaille aussi le métal et le bois, mais le papier mâché reste sa matière de cœur
- Le fer découpé haïtien est né à Croix-des-Bouquets avec Georges Liautaud
- Matière première : des bidons d’huile recyclés, découpés et martelés à la main
- Des pièces en fer forgé d’Émilien Blaise arrivent prochainement à la Maison
VII. Émilien Blaise × Maison Kisqueya
Une rencontre, en 2021
Nous avons commencé à travailler ensemble en 2021. Ce qui m’a frappée dès le début, c’est son exigence. Il ne livre pas un objet : il livre une pièce qu’il a regardée, reprise, terminée. De cette collaboration est née une capsule : Émilien Blaise × Maison Kisqueya.
Le plateau Héritage en est la pièce maîtresse. Il sert à recevoir, ou il s’accroche au mur comme un tableau. Chaque exemplaire porte de légères variations, celles que seule la main laisse.
Le plateau Héritage, peint à la main et laqué noir profond.
La pièce en bref
- Artiste : Émilien Blaise, Création Blaise, Jacmel
- Technique : peinture à la main
- Matériaux : bois peint et verni, laque noire brillante
- Dimensions : 45 × 29 cm
- Signature : signé par l’artiste
- Édition : limitée à 12 exemplaires, numérotés
VIII. Un nom qui mérite d’être connu
L’objet voyage, l’artisan reste dans l’ombre
J’ai cherché. Dans la presse haïtienne, dans la presse internationale, dans les catalogues d’exposition. J’ai trouvé des articles du Nouvelliste, une distinction décernée par ses pairs à Port-au-Prince, des expositions au Cap-Haïtien et à Labadie. Mais je n’ai trouvé aucune reconnaissance internationale à son nom. Aucun musée, aucun prix étranger, aucune grande exposition hors d’Haïti.
Et pourtant, le papier mâché de Jacmel, lui, a fait le tour du monde. Ses masques sont photographiés par des milliers de visiteurs, ses objets décorent des intérieurs bien au-delà de la Caraïbe. Mais les noms de ceux qui les fabriquent, eux, voyagent rarement avec.
C’est une injustice silencieuse, et elle n’est pas propre à Émilien. Elle touche toute une génération d’artisans haïtiens dont le talent nourrit l’image du pays sans jamais nourrir leur propre reconnaissance.
Trente-huit ans de métier. Un atelier reconstruit après le séisme. Une distinction de ses pairs. Une voix qui s’élève pour les autres artisans. Des centaines de pièces peintes une à une. Tout cela mérite davantage qu’une place dans l’ombre.
Émilien Blaise mériterait d’être connu bien au-delà de Jacmel. Il mériterait d’être exposé, invité, cité, collectionné. Il mériterait que l’on retienne son nom autant que l’on admire ses couleurs.
Ce journal est une petite pierre. Si son travail t’a touché, parle de lui. Partage son nom. C’est ainsi que commence la reconnaissance.
