Kisqueya, voix juridique de ceux qui s'interrogent
Kisqueya n'est pas un média d'opinion généraliste. C'est la revue juridique et citoyenne de la communauté haïtienne de France, un espace où les droits ne sont pas des mots abstraits mais des outils que chaque membre de notre diaspora doit pouvoir saisir, comprendre et revendiquer.
Nous parlons au nom de ceux qui s'interrogent. De ceux qui ont suivi la visite de Son Excellence Madame Kathia Verdier, Ministre des Haïtiens Vivant à l'Étranger (MHAVE), avec attention, qui ont voulu y croire, et qui se posent aujourd'hui des questions légitimes sur ce qu'elle a réellement produit. Kisqueya ne prétend pas parler au nom de l'ensemble de la diaspora haïtienne de France. Cette diaspora est diverse, plurielle, traversée de convictions différentes, et personne n'en détient la représentativité exclusive.
Kathia Verdier : un parcours pluridisciplinaire que nous saluons, des compétences que nous ne mettons pas en cause
Kisqueya tient à l'affirmer sans ambiguïté ni réserve : nous sommes sincèrement ravis que ce poste ait été confié à une femme. Dans un pays où les hautes responsabilités institutionnelles restent majoritairement masculines, la nomination de Kathia Verdier à la tête du MHAVE est un signal positif, que nous saluons. Nous ne mettons pas en cause ses compétences pluridisciplinaires. Nous les citons, parce qu'elles méritent d'être connues de la diaspora qu'elle représente.
C'est un parcours de dix ans dans des environnements complexes, alliant secteur privé, ONG, entrepreneuriat et représentation institutionnelle. C'est précisément parce que nous reconnaissons ces compétences que nous posons nos questions avec exigence. L'exigence est la forme la plus haute du respect que l'on peut adresser à une responsable publique.
Ce que la diaspora haïtienne de France transfère vers Haïti : 165 millions d'euros par an
Avant toute analyse du budget du MHAVE, il faut poser un fait économique précis et documenté, tiré des données de l'Ambassade d'Haïti en France elle-même.
Selon l'Ambassade d'Haïti en France, la communauté haïtienne de France transfère annuellement environ 165 millions d'euros en aide familiale vers Haïti. Elle se classe ainsi habituellement en troisième position parmi les principales sources diasporiques de fonds, derrière les communautés des États-Unis et du Canada.
Qui sont ces Haïtiens de France ? Selon les données officielles de l'Ambassade, fondées sur les chiffres de l'INSEE de 2017, environ 87 000 personnes originaires d'Haïti étaient établies en France avec un statut régulier. En intégrant les Haïtiens de tous statuts ainsi que les Français d'origine haïtienne de première génération, ce nombre est réévalué à plus de 100 000 personnes. La communauté est concentrée en Île-de-France et dans les départements d'outre-mer, principalement en Guyane. Elle est diverse dans sa composition, active dans les services, l'artisanat, l'entrepreneuriat et les professions libérales.
Ces 165 millions d'euros annuels depuis la France représentent un flux considérable, versé par des Haïtiens qui, pour une grande partie d'entre eux, font face en France aux difficultés du marché du travail, de la régularisation administrative, de l'accès au logement. Ils transfèrent malgré tout. Ils financent les études d'un neveu à Port-au-Prince, les soins d'une mère aux Cayes, les funérailles d'un grand-père à Aquin.
Pour ces Haïtiens de France, les conditions sécuritaires actuelles rendent un retour temporaire extrêmement difficile, risqué ou matériellement impraticable. Ils ne peuvent pas rentrer voir leur famille. La visite de leur ministre sur leur sol était donc une occasion rare. Elle a été annulée la veille au soir.
La taxe de 1,50 dollar : ce que l'État prélève sur chaque transfert sans rendre de comptes
En mai 2011, sous la présidence de Michel Martelly, une décision a été prise lors d'une réunion à l'hôtel Caribe à Port-au-Prince : prélever 1,50 dollar américain sur chaque transfert international entrant ou sortant d'Haïti, via Western Union, MoneyGram et les autres opérateurs. Ce prélèvement était officiellement destiné à alimenter un Fonds national pour l'éducation.
Cette décision n'a jamais été soumise au Parlement haïtien. Elle n'a jamais fait l'objet d'une loi votée. Elle a été imposée par voie administrative, sans débat démocratique, sur le dos d'une diaspora qui n'avait pas été consultée. Des membres de la diaspora aux États-Unis ont porté plainte en 2018 devant le tribunal fédéral du district est de New York. La BRH n'a rendu publics les détails de ces prélèvements que sept ans après leur mise en place, sous la pression des plaignants.
Plus de quinze ans après son instauration, nul ne sait avec précision ce qu'il est advenu des centaines de millions de dollars ainsi collectés. Le Fonds national pour l'éducation est resté une enveloppe sans traçabilité publique vérifiable. En 2026, cette taxe est toujours en vigueur. La Sogebank elle-même précise dans ses conditions que le paiement des frais BRH de 1,50 dollar reste applicable selon les opérateurs.
La diaspora paie une taxe sur chacune de ses solidarités. Et personne ne lui a jamais rendu compte de l'usage de cet argent.
Le budget du MHAVE : les chiffres officiels d'un ministère structurellement sous-financé
Selon les données officielles de la Direction Générale du Budget de la République d'Haïti, le MHAVE comptait 55 agents en juin 2025, contre 72 en juin 2024, soit une réduction de 23,6 % des effectifs en un an. La masse salariale mensuelle s'établit à 2 550 800 gourdes, soit environ 17 000 euros au taux de change actuel. Pour gérer les droits et les intérêts de 4 millions de citoyens dispersés à travers le monde.
Un rapport d'AyiboPost citant la Direction Générale du Budget indique que le budget total du MHAVE s'élève à environ 140 millions de gourdes, dont la majeure partie est absorbée par les dépenses de fonctionnement. Il ne reste qu'une fraction infime pour les actions de terrain : missions à l'étranger, rencontres communautaires, communication vers la diaspora.
Il faut ici rappeler une réalité institutionnelle fondamentale : ni l'Ambassade d'Haïti en France, ni le Consulat général ne sont des structures de financement des déplacements ministériels. L'ambassade traite des relations bilatérales et diplomatiques. Le consulat gère les services administratifs aux ressortissants : passeports, actes d'état civil, légalisations. Leurs budgets de fonctionnement sont alloués à ces missions propres. Ce n'est pas à l'ambassade d'organiser les rencontres d'un ministre de passage. Ce n'est pas au consulat de financer la logistique d'une visite ministérielle. Utiliser leurs enveloppes pour pallier le sous-financement du MHAVE, c'est pénaliser directement les Haïtiens de France qui dépendent de ces services au quotidien.
Ce que font les autres États pour leur diaspora : le miroir qui fait mal
| Pays | Institution diaspora | Budget estimé | Vote diaspora |
|---|---|---|---|
| Haïti | MHAVE · 55 agents | ~204 000 €/an en masse salariale | Promis août 2026 sans dispositif finalisé |
| Sénégal | Ministère des AE et Sénégalais de l'extérieur | ~117 millions € (2024) | Vote en ambassades depuis plusieurs législatures · Source : APS |
| Maroc | Direction MRE + Fondation Hassan II | ~50 à 80 millions € | Vote pour référendum 2011 et législatives, modalités en évolution |
| Cap-Vert | Secrétariat d'État aux Communautés | Plusieurs millions € | Circonscriptions parlementaires dédiées à la diaspora |
| Portugal | Secrétariat d'État aux Communautés portugaises | Dizaines de millions € | 2 circonscriptions électorales diaspora (Europe et hors Europe) |
| Tunisie | Direction des Tunisiens à l'étranger | Plusieurs dizaines de millions € | Vote à l'étranger depuis 2011 |
Le Sénégal est le cas le plus éloquent. Comparable à Haïti par la taille de sa diaspora et son histoire migratoire, il consacre à son ministère diasporique 76,8 milliards de francs CFA, soit environ 117 millions d'euros pour 2024, selon l'Agence de Presse Sénégalaise. Le Premier ministre Ousmane Sonko a déclaré publiquement : « Cette diaspora est notre or financier. Elle mérite de devenir un acteur central du financement de notre souveraineté économique. » Et le Sénégal joint le geste à la parole.
Le Cap-Vert, archipel de 500 000 habitants dont plus de 800 000 ressortissants vivent à l'étranger, a mis en place des sièges réservés au Parlement pour représenter les Capverdiens de l'extérieur. Le Portugal dispose de deux circonscriptions électorales dédiées à la diaspora pour les élections législatives. Ce ne sont pas des promesses. Ce sont des réalités institutionnelles.
Le budget annuel du MHAVE en masse salariale est de 204 000 euros. Le ministère sénégalais équivalent dispose de 117 millions d'euros. L'écart est de 1 à 574.
Hommage au CEFORH : quand la communauté finance ce que l'État ne prévoit pas
Avant de décrire l'annulation, Kisqueya tient à rendre un hommage public, explicite et sincère au CEFORH, Cercle des Élus Français d'Origine Haïtienne.
Cercle des Élus Français d'Origine Haïtienne
Le CEFORH est une organisation française qui fédère les élus de la République française d'origine haïtienne : maires, maires adjoints, conseillers municipaux, conseillers régionaux et départementaux élus dans les collectivités françaises. Il constitue un réseau institutionnel important de représentation politique des Haïtiens de France au sein des institutions républicaines françaises.
Le CEFORH joue un rôle de pont entre la communauté haïtienne établie en France et les instances politiques françaises, tout en maintenant un lien actif avec les institutions haïtiennes. Il intervient régulièrement dans les débats relatifs à la diaspora, à l'immigration haïtienne, et aux relations franco-haïtiennes. C'est à ce titre qu'il a pris l'initiative d'organiser, en partenariat avec le consulat d'Haïti, la rencontre avec la ministre Kathia Verdier en mars 2026.
Son action rappelle une réalité trop souvent ignorée : les Haïtiens de France ne sont pas seulement des ressortissants d'un pays étranger vivant sur le sol français. Nombre d'entre eux sont des citoyens français à part entière, élus, engagés, contributeurs actifs de la vie républicaine française. Ils méritent d'être traités en conséquence par les deux États dont ils relèvent.
C'est le CEFORH qui, en partenariat avec le consulat d'Haïti en France, a pris l'initiative d'organiser la rencontre du 30 mars à Garges-lès-Gonesse. C'est le CEFORH qui a identifié la salle EAD des Doucettes, au 10 rue du Tiers-Pot. C'est le CEFORH qui a lancé l'appel à bénévoles le samedi 28 mars. C'est le CEFORH qui a mobilisé 25 personnes, bénévolement, sur leur temps personnel, sans compensation financière.
La rencontre de Garges-lès-Gonesse n'était inscrite dans aucune ligne budgétaire du MHAVE. Aucun fonds public haïtien n'avait été prévu pour son organisation. C'est la communauté haïtienne de France qui a pris en charge, bénévolement, ce que le gouvernement haïtien aurait dû financer, planifier et organiser lui-même.
Cette réalité mérite d'être nommée pour ce qu'elle est : un acte de solidarité diasporique qui supplée aux défaillances structurelles de l'État haïtien. La diaspora haïtienne fait cela constamment. Elle finance des hôpitaux, construit des écoles, envoie des médicaments, transfère des milliards. Elle pallie l'absence de l'État depuis des générations.
Ce respect, le dimanche 29 mars 2026, lui a été refusé. Un message d'annulation, la veille au soir, après des jours de préparation bénévole. Sans reprogrammation annoncée. Sans excuses publiques de la ministre. Sans engagement de date de remplacement.
La rencontre annulée, France 24 informée : l'inacceptable séquence
Le dimanche 29 mars, le CEFORH a informé la communauté que le consulat avait transmis le message suivant : suite à « des circonstances indépendantes de sa volonté mais qui requièrent sa présence en Haïti », Mme la Ministre Kathia Verdier regrettait de ne pas pouvoir maintenir la rencontre prévue le 30 mars à la salle EAD de Garges-lès-Gonesse.
La même semaine, Madame Verdier participait à une réunion à l'Ambassade d'Haïti à Paris avec des représentants associatifs, et accordait une interview à France 24 dans l'émission 64 Minutes. C'est via cette chaîne française d'information généraliste que la majorité des Haïtiens de France a appris les annonces électorales relatives au scrutin du 30 août 2026.
L'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme, l'article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, et la Constitution haïtienne de 1987 garantissent tous le droit à l'information. En droit électoral, l'information préalable des électeurs n'est pas une faveur gouvernementale. C'est une condition de validité du processus démocratique. Informer la diaspora de ses droits électoraux via un média généraliste français, pendant qu'une rencontre communautaire directe est annulée la veille, n'est pas de la communication institutionnelle. C'est une inversion des priorités.
Si des circonstances urgentes requéraient la présence de la ministre en Haïti, comment ces mêmes circonstances ont-elles permis une interview télévisée sur France 24 le même jour ? La diaspora haïtienne de France mérite une réponse publique, claire et précise.
Le décret du 1er décembre 2025 : avancée réelle, faisabilité juridiquement incertaine
Le décret électoral du 1er décembre 2025 a été adopté à l'unanimité par le Conseil des ministres. Son article 6 confère au Conseil électoral provisoire (CEP) la compétence pour organiser les élections « sur toute l'étendue du territoire de la République et dans les communautés haïtiennes de la diaspora dûment identifiées ». Pour la première fois depuis 1987, un texte normatif traduit cette intention en compétence formelle.
Ce décret a été adopté par un Conseil présidentiel de transition, organe non élu, dont le mandat expirait constitutionnellement le 7 février 2026. Après cette date, un « Pacte national pour la stabilité » signé le 23 février 2026 maintient le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé comme seul exécutif. Il n'existe pas de parlement élu depuis 2019.
C'est précisément dans ce contexte institutionnel fragile que la responsabilité de Mme Kathia Verdier prend toute sa dimension. Elle est la ministre chargée de faire vivre ce décret auprès des Haïtiens de l'étranger. C'est elle qui doit traduire ce texte en mécanismes concrets, en campagnes d'information, en dispositifs d'enrôlement, en centres de vote. Or, sans budget opérationnel, sans communication proactive, et avec une rencontre communautaire annulée la veille au soir à Garges-lès-Gonesse, on voit mal comment cette traduction peut s'opérer dans les cinq mois qui séparent ce constat du scrutin du 30 août 2026. Le décret existe. La volonté politique reste à démontrer. Et les moyens, à obtenir.
Un décret adopté par un gouvernement de transition dont le mandat a expiré, sans parlement élu depuis sept ans, dans un pays où l'État ne contrôle plus la majorité de son territoire : dispose-t-il de la pleine légitimité démocratique pour organiser un scrutin international mobilisant des millions de citoyens ?
Sur le plan formel, la réponse est probablement oui : la continuité de l'État haïtien est assurée par les accords du 3 avril 2024 et le Pacte de février 2026, reconnus par la communauté internationale. Sur le plan de la légitimité démocratique substantielle, la question reste ouverte. La validité formelle d'un texte ne garantit pas son efficacité : la capacité de l'État à le mettre en œuvre, l'existence d'un système judiciaire indépendant, et la légitimité populaire des institutions qui l'ont produit sont des conditions tout aussi essentielles.
Analyse complète de la faisabilité des élections du 30 août 2026
Le CEP reconnaît lui-même que la mise en œuvre complète du vote de la diaspora dans le délai de cinq mois « apparaît difficile ». Des analyses comparatives montrent qu'un dispositif de vote diasporique crédible nécessite généralement entre 12 et 24 mois de préparation. Nous sommes en avril 2026. La diaspora haïtienne en France n'a toujours pas reçu de réponse aux questions les plus élémentaires.
La réalité sécuritaire : les chiffres de l'ONU
Ces données sont celles de l'ONU, publiées en mars 2026. Elles ne sont pas partisanes. Elles posent une question que tout juriste de droit constitutionnel comparé doit poser : comment organiser un processus électoral crédible dans un pays où l'État ne contrôle plus la majorité de son propre territoire ?
- Comment les agents des bureaux de vote accéderont-ils aux centres dans les départements sous contrôle partiel des gangs ?
- Comment le matériel électoral sera-t-il acheminé dans les zones où les routes sont coupées ou soumises à des péages illégaux ?
- Comment les Haïtiens de France seront-ils inscrits, informés, et pourront-ils voter ? Où ? Quand ? Comment ?
- Quelle est la situation des binationaux franco-haïtiens au regard du décret électoral ?
- Quel budget le CEP a-t-il alloué spécifiquement aux opérations de vote diasporique en France ?
Ce que nous demandons, au nom de ceux qui s'interrogent
- Publication immédiate du mécanisme précis de vote de la diaspora en France : délais, documents requis, lieux de vote, modalités et date limite.
- Communication proactive en français et en créole haïtien, diffusée directement via les associations haïtiennes en France, pas via France 24.
- Reprogrammation publique et datée de la rencontre avec la communauté de France, dans plusieurs villes.
- Présentation publique d'un budget dédié aux opérations diasporiques, distinct des frais de fonctionnement du ministère.
- Doter le MHAVE d'un budget opérationnel réel, séparé de la masse salariale, proportionnel aux budgets comparables dans les pays voisins.
- Cesser de faire financer les visites ministérielles par les budgets de fonctionnement de l'ambassade et du consulat, qui ont leurs propres missions constitutives.
- Rendre compte publiquement de l'utilisation de la taxe de 1,50 dollar prélevée depuis 2011 sur chaque transfert de la diaspora.
- Exiger, par écrit et collectivement via les associations, une réponse aux questions posées dans cet article.
- Soutenir le CEFORH et toutes les organisations qui, sans budget public, maintiennent le lien institutionnel avec Haïti.
- Refuser que l'absence de réponse devienne une réponse.