« Après des années de mauvaises nouvelles, de désespoir total, tu as 10 secondes pour montrer au monde que le pays est aussi quelque chose d'autre. On peut le faire avec la seule chose qui ne peut pas être mise sous embargo : la culture, l'art, la créativité. »— Stella Jean, créatrice des uniformes de l'équipe haïtienne, Milan-Cortina 2026
Du 6 au 22 février 2026, les Jeux olympiques d'hiver se sont tenus à Milan et Cortina d'Ampezzo, en Italie. Haïti y était. Trois athlètes, un designer, et une histoire que personne n'attendait : un pays des Caraïbes déchiré par la crise sécuritaire, sans tradition de sports d'hiver, qui descend les pistes des Alpes italiennes avec des uniformes peints à la main, inspirés d'un artiste haïtien, portant l'âme d'une nation qui refuse d'être réduite à ses catastrophes. Et puis les Jeux paralympiques, du 7 au 15 mars — avec Ralf Étienne, amputé du séisme de 2010, qui devient le premier para-athlète haïtien d'hiver de l'histoire.
I. Haïti aux Jeux d'hiver : une genèse
La présence d'Haïti aux Jeux olympiques d'hiver n'a rien d'évident. Pays tropical des Caraïbes, Haïti n'a pas de tradition dans les sports d'hiver — pas de pistes enneigées, pas de centres d'entraînement, pas de filière de formation. C'est une Fédération haïtienne de ski fondée dans le sillage du séisme dévastateur de 2010 qui a rendu possible cette aventure — avec le soutien financier du programme de Solidarité olympique du Comité international olympique.
La première participation haïtienne aux Jeux d'hiver remonte à Pékin 2022, avec Richardson Viano en slalom. Milan-Cortina 2026 marque un franchissement : deux athlètes olympiques pour la première fois — Viano de nouveau, et Stevenson Savart en ski de fond. La Fédération haïtienne de ski compte aujourd'hui sept athlètes. C'est peu. C'est suffisant pour exister sur la scène mondiale.
Le contexte dans lequel se déroule cette participation mérite d'être nommé. Depuis l'assassinat du président Moïse en juillet 2021, des gangs armés contrôlent une grande partie de Port-au-Prince. La violence, les viols, les meurtres et le recrutement d'enfants marquent le quotidien d'une large part de la population. L'aéroport principal est fermé. Et pourtant — ou précisément pour cela — la présence d'Haïti aux Jeux d'hiver prend une dimension particulière. Comme l'a dit l'ambassadeur d'Haïti en Italie Gandy Thomas lors de la présentation des uniformes : « L'absence est la forme la plus dangereuse d'effacement. »
II. Les uniformes Stella Jean : Toussaint effacé, le cheval demeure
Avant même que Richardson Viano et Stevenson Savart n'aient pris le départ d'une seule épreuve, l'équipe haïtienne avait déjà fait la une des médias du monde entier. La raison : des uniformes extraordinaires, conçus par la designer italo-haïtienne Stella Jean — les seuls des Jeux à être entièrement peints à la main.
La création, le rejet, la résistance
Le 8 janvier 2026, à moins d'un mois de la cérémonie d'ouverture, Stella Jean reçoit un courriel du Comité olympique haïtien : les uniformes sont rejetés par le CIO. La raison : ils arboraient le portrait de Toussaint Louverture sur un cheval rouge — figure centrale de la révolution haïtienne et fondateur de la première république noire indépendante. Le CIO a estimé que cette représentation contrevenait aux règles de neutralité politique de la Charte olympique.
Plutôt que de se soumettre à l'effacement, Stella Jean a inventé une autre forme de présence. Elle fait appel à des artisanes du village d'Ombrie où les vêtements avaient été fabriqués — des femmes qui n'avaient jamais peint sur du matériel synthétique — et leur demande de recouvrir le portrait du grand libérateur, à raison d'une journée de travail par veste. Le personnage disparaît. Mais son cheval demeure : un cheval rouge, au galop, occupant toute la surface du vêtement, avec le mot « Haïti » inscrit sur son flanc.
Ce que l'uniforme porte — et ce que le CIO a tenté d'effacer
L'uniforme original portait Toussaint Louverture, l'homme que Napoléon a fait emprisonner et mourir parce qu'il représentait l'idée que des esclaves noirs pouvaient diriger une nation libre. Le CIO a demandé son retrait au nom de la « neutralité politique ». Stella Jean a répondu : « J'avais le portrait. Maintenant j'ai la trace. Le fantôme du grand homme plane sur nos uniformes. » Les tenues des femmes de la délégation intégraient des créoles dorées et un tignon haïtien — ce couvre-chef que les autorités coloniales imposaient autrefois aux femmes noires pour cacher leurs cheveux, et que Stella Jean a réapproprié comme symbole de mémoire et de dignité.
Stella Jean est protégée de Giorgio Armani, née à Rome d'un père italien et d'une mère haïtienne, formée entre l'Italie et Port-au-Prince. Elle avait déjà habillé la délégation haïtienne pour les JO d'été de Paris 2024 — des uniformes qui font maintenant partie de la collection du Musée olympique. Pour Milan-Cortina, elle a travaillé sans budget, en mobilisant la créativité italienne et l'excellence de l'art haïtien inspiré du plasticien Édouard Duval-Carrié. Les tenues ont été réalisées grâce à Pietro Vitalini, ancien champion de ski devenu fabricant de vêtements de sport d'hiver en Lombardie, qui a dit oui gratuitement.
Aller plus loin — Identité et mémoire haïtiennes
III. Richardson Viano : 29e du slalom, meilleur résultat haïtien
Richardson Viano
23 ans · Né à Croix-des-Missions (Tabarre, Haïti) · Adopté à 3 ans par une famille italo-française des AlpesRichardson Viano est né le 16 août 2002 à Croix-des-Missions dans la commune de Tabarre, en Haïti. Adopté à l'âge de trois ans par une famille italo-française installée dans les Alpes, il a été formé très tôt au ski par son père adoptif, moniteur. Il a d'abord concouru sous licence française, avant de choisir en 2019 de représenter Haïti. En 2021, il participe aux Championnats du monde à Cortina — la même piste où il retouvera en 2026. En 2022 à Pékin, il devient le premier Haïtien à participer aux Jeux d'hiver, terminant 34e du slalom masculin.
À Milan-Cortina 2026, il réalise deux performances historiques. Le 14 février, il termine 44e du slalom géant masculin sur la piste du Stelvio à Bormio — en se qualifiant pour la deuxième manche, une première pour un skieur haïtien. Le 16 février, il signe la performance de sa vie : 29e du slalom masculin, son meilleur classement en carrière et le meilleur résultat haïtien dans l'histoire des Jeux d'hiver. Sur 96 skieurs au départ, il franchit les deux manches avec régularité et maîtrise dans des conditions météorologiques difficiles.
Ce que le classement ne dit pas entièrement : Richardson Viano part en première position de la deuxième manche du slalom. Sur la piste, devant les caméras du monde entier, un Haïtien ouvre le bal de la deuxième manche olympique — ce n'est pas tous les jours que l'on voit ça aux JO, comme l'a noté Eurosport dans son direct. Il finit à deux secondes de la tête de la deuxième manche. Il finit 29e. Il rentre au classement général avec un visage de quelqu'un qui sait ce qu'il vient de faire.
IV. Stevenson Savart : premier fondeur olympique haïtien
Stevenson Savart
25 ans (né le 11 mai 2000) · Né à Delmas (Haïti) · A grandi dans les VosgesStevenson Savart est né à Delmas, en Haïti, avant d'être adopté et d'grandir dans les Vosges, en France. Attiré par le ski de fond depuis l'adolescence, il a été scolarisé dans le lycée de Pontarlier qui porte le nom de Toussaint Louverture — la même figure que le CIO effacerait des uniformes des Jeux. Il a interrompu la pratique pendant deux ans à cause du COVID-19, avant de revenir à son premier amour, inspiré par le parcours de Richardson Viano aux Jeux de Pékin 2022.
Pour se qualifier, il a multiplié les déplacements en Coupe de France, Coupe d'Europe et Coupe du monde, cherchant les points nécessaires avec des moyens limités. Le 2 février 2026, le Comité olympique haïtien confirme sa participation. Il sera le premier fondeur olympique de l'histoire d'Haïti. Il est désigné porte-drapeau de la délégation haïtienne pour la cérémonie d'ouverture du 6 février à Predazzo.
Le 8 février 2026, Stevenson Savart prend le départ du skiathlon (10 km + 10 km style classique + style libre) à Tesero. Il termine 64e sur 95 partants, en 56'52''8, contre 46'11''0 pour le vainqueur norvégien Johannes Høsflot Klaebo. Il est loin du podium — et il sourit en franchissant la ligne d'arrivée. Son rêve était devenu réalité.
V. Ralf Étienne : du séisme de 2010 aux Jeux paralympiques d'hiver
Ralf Étienne
36 ans · Né en Haïti · Banquier · Amputé de la jambe gauche (séisme 2010)Le 12 janvier 2010, Ralf Étienne a 21 ans. Il est un homme d'affaires prospère. Le séisme qui dévaste Port-au-Prince en fait l'un des survivants : enseveli sous les décombres, coincé à l'envers dans un immeuble en béton, il attend huit heures avant d'être secouru. Il perd sa jambe gauche. Cette épreuve aurait pu le détruire. Il a choisi d'en faire le point de départ d'une autre vie.
Il décroche un diplôme en administration, rejoint une institution financière prestigieuse, s'installe aux États-Unis. Il fait du ski de façon récréative. Rien ne le prédestine à une carrière paralympique. Puis, l'été 2025, une rencontre fortuite avec Monte Meier — légendaire skieur paralympique quadruple médaillé — change tout. Meier devient son mentor. Il lui dit qu'il a le potentiel. Ils s'entraînent ensemble. À la suite d'une intervention chirurgicale de Meier, Ralf Étienne se retrouve sans entraîneur — et il est recueilli par l'équipe suisse de para ski alpin, qui l'accompagne jusqu'aux Jeux.
Sa qualification arrive deux semaines seulement avant les Jeux paralympiques d'hiver. Il a environ 80 jours de pratique en compétition au moment de s'élancer. Le 13 mars 2026, sur la piste de Cortina d'Ampezzo, Ralf Étienne devient le premier athlète haïtien à participer aux Jeux paralympiques d'hiver. Il termine 59e du slalom géant debout — dernier du classement, dans le temps le plus lent de l'épreuve. Il n'en sourit pas moins. À Cortina, il est devenu la coqueluche des médias et du public. Des enfants lui demandent des autographes.
Sa participation est honorée lors de la cérémonie de clôture des Jeux paralympiques du 15 mars 2026. Parmi les héros de l'édition sélectionnés pour défiler lors de la clôture, Ralf Étienne figure aux côtés des grandes stars paralympiques mondiales — une reconnaissance symbolique de ce qu'il a représenté : la preuve vivante que les frontières sportives et les frontières géographiques ne sont pas les mêmes.
Aller plus loin — Résilience et identité haïtienne
VI. Ce que cette présence signifie
Haïti ne gagnera pas de médaille aux Jeux d'hiver de si tôt. Ce n'est pas le point. La question n'est pas le podium — la question est la visibilité, et ce que cette visibilité produit.
En février et mars 2026, au même moment où des gangs contrôlent des quartiers entiers de Port-au-Prince, deux skieurs haïtiens dévalent les pistes des Alpes italiennes dans des uniformes qui ont fait la une de la presse mondiale. Un paraskieur haïtien amputé lors du séisme de 2010 devient la coqueluche de Cortina. Une designer italo-haïtienne transforme le refus du CIO en un acte créatif qui porte davantage que le portrait original.
Ces présences ne règlent rien des crises haïtiennes. Mais elles font ce que les sportifs haïtiens ont toujours su faire dans les moments difficiles : elles prouvent que Haïti est aussi autre chose. Que ce pays qui a inventé la liberté — qui a battu Napoléon sur une piste de montagne — est capable de descendre des pistes d'un autre genre, là où on ne l'attendait pas.
Une année historique pour le sport haïtien
2026 restera une année exceptionnelle pour le sport haïtien. Les JO et Jeux paralympiques d'hiver de Milan-Cortina. Et cet été, selon les sources disponibles, Haïti participera pour la première fois à une Coupe du monde de football. Une année où Haïti a décidé d'exister sur toutes les scènes — malgré tout, grâce à tout.
Aller plus loin — Haïti au-delà des crises
Kisqueya et l'identité haïtienne au présent
Kisqueya est une maison de création fondée par une juriste en droits humains. Nous créons des bijoux et des vêtements haïtiens — et nous racontons Haïti dans toute sa complexité : ses crises, ses droits bafoués, et sa capacité à produire de la beauté, de l'art, de la performance, même dans les moments les plus sombres.
Stella Jean qui coud des uniformes sans budget et mobilise des artisanes en Ombrie. Ralf Étienne qui apprend le ski à 35 ans et devient le premier para-athlète haïtien d'hiver avec 80 jours de pratique. Richardson Viano qui descend 29e du slalom olympique dans une compétition mondiale. Abigaïl Alexandre en finale d'Eloquentia à Paris. Ce sont les mêmes Haïtiens. Le même refus de l'effacement.
Lire d'autres récits Découvrir la maisonVII. Questions fréquentes
Quels athlètes haïtiens ont participé aux JO d'hiver 2026 ?
Deux athlètes ont représenté Haïti aux Jeux olympiques d'hiver 2026 à Milan-Cortina (6–22 février) : Richardson Viano, 23 ans, en ski alpin (slalom géant et slalom masculin), et Stevenson Savart, 25 ans, en ski de fond (skiathlon). Un troisième, Ralf Étienne, 36 ans, a participé aux Jeux paralympiques d'hiver (7–15 mars) en para ski alpin. Tous trois ont grandi en Europe après avoir été adoptés en bas âge, et ont choisi de concourir sous le drapeau haïtien.
Quel a été le meilleur résultat haïtien aux JO d'hiver 2026 ?
Le meilleur résultat haïtien est la 29e place de Richardson Viano au slalom masculin le 16 février 2026 à Bormio — son meilleur résultat en carrière et le meilleur résultat haïtien dans l'histoire des Jeux d'hiver. Il était également le premier Haïtien à se qualifier pour une deuxième manche en slalom olympique. Il avait auparavant terminé 44e du slalom géant le 14 février. Stevenson Savart a terminé 64e du skiathlon le 8 février — devenant le premier fondeur olympique haïtien.
Pourquoi le CIO a-t-il interdit le portrait de Toussaint Louverture sur les uniformes ?
Le CIO a estimé que le portrait de Toussaint Louverture — père fondateur de la révolution haïtienne — constituait une symbolique politique contraire à la règle de neutralité de la Charte olympique, qui interdit toute représentation politique, religieuse ou raciale sur les sites olympiques. La créatrice Stella Jean a répondu en faisant peindre par-dessus le portrait par des artisanes italiennes, conservant uniquement le cheval rouge — symbole de la présence et de la résistance haïtiennes. Elle a déclaré : « Il leur a fallu une journée par veste. »
Qui est Ralf Étienne et pourquoi son parcours est-il exceptionnel ?
Ralf Étienne est un banquier haïtien de 36 ans, amputé de la jambe gauche après être resté enseveli 8 heures sous les décombres du séisme du 12 janvier 2010. Installé aux États-Unis, il découvre le ski compétitif il y a un an seulement, après une rencontre fortuite avec le légendaire skieur paralympique Monte Meier. Il s'entraîne avec l'équipe suisse de para ski alpin et obtient sa qualification deux semaines avant les Jeux. Le 13 mars 2026 à Cortina d'Ampezzo, il devient le premier athlète haïtien à participer aux Jeux paralympiques d'hiver, terminant 59e du slalom géant avec environ 80 jours de pratique compétitive. Lors de la cérémonie de clôture, il est sélectionné parmi les grands héros de l'édition.
Comment Haïti a-t-il développé une fédération de ski ?
La Fédération haïtienne de ski est née dans le sillage du séisme de 2010 — une ironie douloureuse qui illustre comment la catastrophe a paradoxalement ouvert de nouvelles voies. La fédération compte aujourd'hui sept athlètes et fonctionne avec le soutien financier du programme de Solidarité olympique du CIO. La première participation haïtienne aux Jeux d'hiver remonte à Pékin 2022, avec Richardson Viano seul. Milan-Cortina 2026 marque un premier franchissement avec deux athlètes olympiques simultanément.
Sources
- Olympics.com — The story behind Haiti's stunning Olympic uniforms, 6 février 2026.
- La Presse (Montréal) — Jean-François Bégin, Milan-Cortina 2026 : La résistance qui fait voler Stella Jean, 8 février 2026.
- France 24 — JO d'hiver : deux Haïtiens en piste à Milan-Cortina, la fierté de tout un pays en crise, 6 février 2026.
- La 1ère (France Ô) — JO d'hiver 2026 : Stevenson Savart, premier Haïtien à l'épreuve de ski de fond olympique, 8 février 2026.
- Franceinfo — La 29e place historique de l'Haïtien Richardson Viano sur le slalom, 16 février 2026.
- Vantbef Info — JO d'hiver 2026 : Richardson Viano propulse Haïti dans le top 30 mondial du slalom géant, 17 février 2026.
- Radio-Canada — Du séisme en Haïti de 2010 aux montagnes de Cortina en 2026, l'épopée de Ralf Étienne, mars 2026.
- La 1ère — Ralf Étienne, premier athlète haïtien aux Jeux paralympiques d'hiver de Milan-Cortina, mars 2026.
- Olympics.com (Paralympiques) — Winter Paralympics 2026 Closing Ceremony, 15 mars 2026.
- Francs Jeux — Milan-Cortina 2026 : Le Mouvement paralympique repousse ses frontières avec une édition record, 15 mars 2026.
- Le Temps (Suisse) — Ralf Étienne, le banquier qui offre à Haïti son premier billet pour les Paralympiques d'hiver, 16 mars 2026.
- Chokarella, Haiti-Tempo, Juno7, Belide Magazine, Creapills — couvertures diverses, février–mars 2026.