Abigaïl Alexandre remporte Éloquentia 2026 : Jacmel, Haïti

Voix & transmission

Abigaïl Alexandre remporte Éloquentia 2026 : Jacmel, Haïti

La victoire d’Abigaïl Alexandre à Éloquentia 2026 prolonge un parcours commencé à Jacmel. Retour sur une voix, sur son texte et sur ce que cette reconnaissance fait résonner dans la diaspora. Retrouvez aussi les bijoux en corne de Maison Kisqueya, une autre expression de notre lien à la création haïtienne.

Abigaïl Alexandre, vainqueure Éloquentia International 2026, Jacmel, Haïti
Abigaïl Alexandre, vainqueure Éloquentia International 2026, Jacmel, Haïti

◆ Vidéo · La victoire · 25 mars 2026 · La Seine Musicale · réalisée par Bronze Photographe

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Abigaïl Alexandre · Victoire Éloquentia International 2026 · La Seine Musicale · 25 mars 2026

Il est tard ce soir du 25 mars 2026. Je devrais attendre demain, mon métier de juriste exige ce recul. Je ne le ferai pas. Certaines vérités sont plus vraies quand on les dit encore chaudes.

Abigaïl Alexandre · Championne Éloquentia International 2026 · Jacmel, Haïti

Je vais tenter de dire ce que cette victoire signifie. Non pas comme journaliste, je n'en suis pas une. Comme juriste en droits humains et en droit des étrangers, comme fondatrice d'une maison de création franco-haïtienne, et comme femme de la diaspora qui comprend dans sa chair ce que représente le fait de tenir debout dans un pays qui n'est pas tout à fait le sien, avec un passeport qu'on vous oppose comme une limite. C'est de cet endroit-là que j'écris ce soir.

Abigaïl Alexandre a 21 ans. Elle est née à Port-au-Prince. Elle a grandi à Jacmel, cette ville du sud d'Haïti qui forme des gens remarquables dans des conditions difficiles, cette ville dont les murales et les artisans portent une mémoire que le monde ne connaît pas assez. Elle étudie les sciences juridiques. Ce soir, à La Seine Musicale à Boulogne-Billancourt, devant 3 500 personnes et un jury composé de Lilia Hassaine, Paul de Saint Sernin, Sally et Bertrand Périer, elle a remporté la finale internationale d'Éloquentia. À l'unanimité. Les trois membres du jury ont voté pour elle. Le public, qui pesait les deux tiers du vote final, l'a portée avec la même force. Première Haïtienne à obtenir ce titre dans l'histoire du concours, né en 2013 en Seine-Saint-Denis et devenu la référence mondiale de l'éloquence francophone.

Quand son nom a été annoncé, la salle était dans le noir. Elle a dit ensuite qu'elle voyait des drapeaux haïtiens dans l'obscurité. Que ça lui avait donné de la force. Je me suis demandé combien de fois dans sa vie elle avait eu besoin de cette force, cette force particulière qu'on trouve dans un drapeau brandi par des inconnus qui sont les siens, dans un pays qui n'est pas le sien, dans une salle où personne ne sait exactement ce que ça coûte d'avoir traversé une frontière avec son passeport.

Je comprends ce moment de manière particulière. En droit des étrangers, le passeport haïtien est l'un des documents les plus restreints au monde. Depuis le 1er janvier 2026, la Proclamation présidentielle américaine 10998 suspend ou limite la délivrance de visas aux ressortissants haïtiens. Depuis juillet 2025, l'Ambassade des États-Unis à Santo Domingo refuse toute demande de visa haïtienne, quel que soit le statut du demandeur, quel que soit le type de passeport présenté, ordinaire, officiel ou diplomatique. La République dominicaine, qui partage la même île, exige un visa pour les Haïtiens. Cette jeune femme porte tout cela à chaque frontière. Et ce soir, elle a quand même franchi celle de La Seine Musicale avec un trophée dans les mains.

C'est dans ce contexte-là qu'Abigaïl Alexandre a prononcé sa plaidoirie. Le thème de la finale était l'intelligence artificielle. Elle avait choisi de défendre l'IA face à l'accusation de creuser les inégalités. Elle a construit son argument avec la rigueur d'une juriste, Rousseau sur les inégalités naturelles et sociales, les projections du World Economic Forum sur l'emploi, la révolution industrielle comme précédent. Puis elle a fait ce que les grands orateurs font rarement avec cette précision-là : elle a quitté le terrain théorique pour entrer dans le réel. Dans son propre réel. Elle a raconté un refus d'embarquement. Non pour un défaut administratif. Pour son passeport. Un passeport haïtien.

L'inégalité que j'ai vécue ce jour-là ne venait pas des machines. Elle ne venait pas des algorithmes. Elle venait de nous.
Abigaïl Alexandre · Plaidoirie finale · Éloquentia International 2026 · La Seine Musicale · 25 mars 2026

Lorsqu'elle a prononcé ces mots, la salle a retenu son souffle. Ce n'était plus un concours. Ce n'était plus une plaidoirie sur l'intelligence artificielle. C'était quelque chose de plus ancien et de plus lourd, le moment où une personne dit la vérité de sa propre vie dans un espace qui n'était pas prévu pour l'accueillir, et qui s'en trouve transformé. Une juriste de 21 ans, venue de Jacmel avec un passeport que la plupart des pays du monde traitent comme une menace, disait à 3 500 personnes que les inégalités ne viennent pas des machines. Elles viennent de nous. Le jury lui a donné raison. À l'unanimité.

Toussaint Louverture, Dessalines, et Abigaïl Alexandre : la même ligne

En 1802, au moment de son arrestation par les troupes de Bonaparte qui l'emmenaient mourir dans une cellule froide du Fort de Joux dans le Jura, loin de l'île dont il avait fait le premier territoire libre des Amériques, Toussaint Louverture a prononcé une phrase. Je la cite ici parce qu'elle traverse les siècles sans vieillir.

En me renversant, on n'a abattu à Saint-Domingue que le tronc de l'arbre de la liberté. Il repoussera par les racines, parce qu'elles sont profondes et nombreuses.
Toussaint Louverture · Fort de Joux · 1802

Il est mort en avril 1803, seul, de froid et de privations, sans voir l'indépendance. Dessalines a continué. Le 1er janvier 1804, aux Gonaïves, il proclamait la première République noire indépendante du monde en déclarant : « Nous avons osé être libres, osons l'être par nous-mêmes et pour nous-mêmes. » Ces mots ont 222 ans ce soir. Et ce soir, à La Seine Musicale, ils résonnent encore.

Il y a un fil entre Toussaint mourant en France et Abigaïl pleurant en France. Ce fil, c'est la même île. La même langue. Le même refus de laisser l'histoire s'écrire sans soi. Toussaint a dit : les racines repousseront. Dessalines a dit : nous oserons être libres par nous-mêmes. Et Abigaïl, 222 ans plus tard, avec un passeport que le monde lui oppose à chaque frontière, a dit : l'inégalité vient de nous. Pas des machines. De nous. Et elle a gagné.

Abigaïl Alexandre, lauréate d'Éloquentia 2026
Abigaïl Alexandre, lauréate d'Éloquentia 2026

Ce que l'Ambassade et la communauté ont rendu possible

Cette victoire ne commence pas le 25 mars. Elle commence bien avant. Elle commence à Jacmel, un jour de mai 2025, quand Abigaïl remporte la finale locale d'Éloquentia parmi 90 candidats. Elle commence dans un discours qu'elle a entendu un jour, celui de Farah Jean-Baptiste, qui lui a fait penser, simplement : si elle l'a fait, moi aussi je peux. Ce moment-là, ce glissement d'une pensée dans une autre, est peut-être la chose la plus précieuse qui existe, le moment où quelqu'un voit quelqu'un qui lui ressemble et comprend que c'est possible.

Elle commence aussi à Paris, le 17 mars 2026, quand Abigaïl et Golden Wagens Jean Louis arrivent dans une ville qui n'est pas la leur avec une compétition devant eux et une communauté à trouver. L'Ambassade d'Haïti en France a mis à leur disposition son carnet d'adresses. Ce geste diplomatique, simple en apparence, a tout enclenché. Une cagnotte avait été organisée en amont pour rendre ce voyage possible, des centaines de personnes y ont contribué, anonymement, parce qu'elles croyaient que cette jeune femme de Jacmel méritait d'être sur cette scène. Sans elles, elle n'y serait pas. Mention particulière à Golden Wagens Jean Louis, dont le travail de préparation et d'encadrement tout au long de ce parcours a été remarquable.

Et le 20 mars 2026, cinq jours avant la finale, l'Ambassade a organisé une soirée hommage. Abigaïl a pris la parole devant la diaspora haïtienne de Paris. Ce discours-là, devant les siens, dans leur langue, dans ce pays qui n'est pas tout à fait le leur non plus, est peut-être le plus important qu'elle ait prononcé à Paris. Parce qu'il ne s'agissait pas de convaincre un jury. Il s'agissait de dire à des gens qui comprennent dans leur chair ce que ça coûte : je suis là, je porte notre histoire, et nous allons gagner ensemble.

La soirée du 20 mars à l'Ambassade d'Haïti en FranceComment la diaspora haïtienne de Paris s'est mobilisée autour d'Abigaïl cinq jours avant la finale. Portrait et contexte complet. Abigaïl Alexandre, portrait complet et parcours Éloquentia 2026De Jacmel aux quarts de finale internationaux. Le portrait de la première Haïtienne qualifiée pour la finale internationale.
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Ce soir appartient à tous les Haïtiens

Il y a des victoires qu'on célèbre. Et il y en a d'autres qu'on reçoit, qu'on reçoit en silence d'abord, parce qu'elles disent quelque chose de trop grand pour être immédiatement mis en mots. La victoire d'Abigaïl Alexandre ce soir est de celles-là.

Elle appartient à ceux qui ont contribué à la cagnotte sans connaître son nom. Elle appartient aux Haïtiens de Paris qui ont brandi leurs drapeaux dans le noir et lui ont donné de la force. Elle appartient aux artisans de Jacmel qui sculptent la corne depuis des générations sans que personne ne sache leur nom. Elle appartient aux couturières d'Aquin qui cousent le Karabela avec la précision de celles qui savent que ce tissu indigo est une mémoire vivante. Elle appartient aux 190 jeunes qui se sont inscrits à Éloquentia Port-au-Prince en 2025 dans une ville partiellement sous contrôle de gangs, parce qu'ils avaient décidé que la parole valait quelque chose même quand tout le reste s'effondre.

Toussaint Louverture est mort en France en 1803 en sachant que les racines repousseraient. Il avait raison. Ce soir, 222 ans plus tard, dans une salle de 3 500 personnes, une jeune femme de Jacmel aux mains serrées sur un trophée a prouvé que les racines de ce peuple sont profondes et nombreuses. Qu'on peut abattre le tronc, la pauvreté, les crises, les passeports restreints, les refus d'embarquement, les visas refusés, l'indifférence du monde. Les racines repoussent. Elles repoussent toujours.

Bravo, Abigaïl. Tu n'as pas seulement gagné un concours. Tu as dit, devant 3 500 personnes et un jury qui t'a donné raison à l'unanimité, que la dignité ne dépend pas d'un lieu de naissance. Que le hasard d'un passeport ne détermine pas la valeur d'une vie. Et que nous, nous tous, Haïtiens de l'île et de la diaspora, de Jacmel et de Paris, des rues d'Aquin et des salles de La Seine Musicale, nous avons osé être libres par nous-mêmes.

Ce soir appartient à tous les Haïtiens.

La jeunesse haïtienne sur la scène mondiale, série Kisqueya

Melchie Dumornay, Real Madrid Femenino, capitaine des GrenadièresMême génération, même refus de l'assignation. Une autre Haïtienne au plus haut niveau. Éducation des filles en Haïti, droits et réalitésLe combat structurel derrière la victoire d'Abigaïl Alexandre. Les droits des femmes en Haïti, histoire et combatsLa ligne ininterrompue des femmes haïtiennes depuis 1804. Histoire du Karabela, le costume traditionnel haïtienDe Dessalines aux couturières d'Aquin. La même transmission.
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Kisqueya : ce que nous construisons

Kisqueya est une maison de création franco-haïtienne. Nos bijoux en corne naturelle sont façonnés par l'École Boulle. Nos robes Karabela sont confectionnées par les couturières d'Aquin. Chaque pièce dit ce qu'Abigaïl a dit ce soir : nous n'avons pas besoin de permission pour exister.

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Sources

  1. HPN Info, Abigaïl Alexandre : victoire émouvante de la Jacmelienne à Éloquentia International 2026, 26 mars 2026
  2. Rezo Nòdwès, L'Haïtienne Abigaïl Alexandre s'impose face à la Française Anna Hemmat, 25 mars 2026
  3. Gazette Haïti, Aucun visa américain B1/B2 ne sera délivré aux Haïtiens en République dominicaine, juillet 2025
  4. US Embassy Haiti, Presidential Proclamation 10998, entrée en vigueur 1er janvier 2026
  5. Toussaint Louverture, Paroles au moment de son arrestation, Fort de Joux, 1802
  6. Jean-Jacques Dessalines, Proclamation de l'indépendance d'Haïti, Gonaïves, 1er janvier 1804
  7. La Seine Musicale, Programme officiel Éloquentia International 2026

Marie-Michelle Legrand

Juriste en droits humains et droit des étrangers · Fondatrice Kisqueya · Originaire d'Aquin, Haïti

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