18 mai 2026 : pourquoi je refuse
de fêter le drapeau haïtien
depuis la diaspora ?
Le drapeau haïtien devrait être en berne ce 18 mai 2026. Non parce qu'il aurait perdu sa valeur, mais parce que la nation qu'il incarne saigne, et que célébrer comme si de rien n'était reviendrait à trahir l'esprit même de 1803.
Cette année, le drapeau haïtien me fait mal. Ce n'est pas ce que j'avais prévu d'écrire. Je pensais rédiger quelque chose de patriotique pour le 18 mai. Mais plus j'essayais de célébrer, plus quelque chose en moi résistait. Comme si mon pays me demandait autre chose que de la musique, des drapeaux et des slogans. Comme s'il me demandait enfin de regarder sa douleur sans détourner les yeux.
Marie-Michelle Legrand Aquin, Haïti · Paris, France · 18 mai 2026Je suis née entre Fonds des Nègres et Fonds des Blancs ce que le 18 mai signifiait dans ma mémoire d'enfant
Il existe des dates qui ne sont pas seulement des anniversaires. Elles sont des procès. Le 18 mai en est un. Chaque année, ce jour convoque les vivants devant le tribunal des ancêtres, et leur demande de rendre compte de ce qu'ils ont fait de l'héritage le plus précieux que le monde noir ait jamais produit : une nation libre, née de la seule révolution esclavagiste victorieuse de l'histoire de l'humanité. En ce 18 mai 2026, deux cent vingt-trois ans après le geste fondateur de l'Arcahaie, la réponse que la République d'Haïti apporte à ce tribunal est d'une gravité sans précédent. Elle ne peut plus célébrer son drapeau là où il est né. Les gangs ont pris possession du lieu. L'État s'est incliné. Et l'on danse, ailleurs, au son des fanfares.
Je suis originaire d'Aquin. Mais ce n'est pas tout. Mon père est de Fonds des Nègres. Ma mère est de Fonds des Blancs. Je suis née à Fonds des Nègres. Pendant des années, ces noms m'ont semblé être simplement des noms de communes, des adresses de famille, des lieux où l'on retourne pour les fêtes et les funérailles. Ce n'est que plus tard que j'ai compris ce qu'ils portent réellement. La colonie française avait nommé ces terres selon la couleur de ceux qu'elle y avait enfermés ou autorisés à vivre. Et deux siècles plus tard, une femme est née du côté des Nègres, avec la moitié de son sang venant du côté des Blancs.
Je n'ai pas eu besoin d'apprendre le sens du drapeau haïtien dans un livre. Je l'ai trouvé dans mon propre arbre généalogique. Le bleu et le rouge. L'union de ceux que la colonie voulait séparer à jamais. Je suis née de cette union. Elle n'est pas derrière moi dans les livres d'histoire. Elle est dans mon corps. Et c'est peut-être pour cela que ce 18 mai 2026 me fait si mal parce que ce qui est blessé n'est pas seulement un symbole. C'est quelque chose que je porte dans la chair depuis ma naissance.
J'avais quatre ou cinq ans quand je suis arrivée en France. Mais on retournait au pays tous les deux ou trois ans. Je connais la chaleur d'Haïti sur la peau. Je connais les nuits d'Aquin, les routes du Sud, les voix des cousins qu'on retrouve comme si le temps n'avait pas passé. Ce pays n'est pas une abstraction transmise par mes parents. C'est quelque chose que j'ai touché, respiré, retrouvé. Et c'est précisément parce que je l'ai touché que je sais ce que ça coûte de ne plus pouvoir y rentrer.
Le 18 mai, c'était les couleurs bleu et rouge dans les rues, dans les cheveux des filles, sur les façades des maisons. C'était l'hymne national chanté debout, avec la gravité de ceux qui savent ce qu'il a coûté. C'était les noms prononcés comme des prières : Dessalines, Pétion, Catherine Flon, Vertières. C'était la conscience d'appartenir à quelque chose de singulier dans l'histoire de l'humanité noire et libre. Cette fierté-là n'est pas une construction intellectuelle. Elle est physique. Elle se loge dans la poitrine. La mienne en particulier.
Je vis aujourd'hui à Paris. Je regarde Haïti depuis ici avec cette culpabilité étrange que connaissent beaucoup d'enfants de la diaspora : être en sécurité pendant que le pays qui vous a construite apprend à survivre sans sécurité. Chaque appel téléphonique à ma famille commence par un silence avant les mots ce silence dans lequel on vérifie que tout le monde est encore vivant. Chaque virement envoyé au pays se fait avec la conscience que la route pour aller l'encaisser n'est pas sans risque. Chaque nouvelle d'un enlèvement, d'un quartier tombé sous les gangs, d'une famille déplacée, arrive ici à Paris avec la même violence que si j'étais là-bas. La distance géographique ne produit pas de distance émotionnelle. Elle produit de l'impuissance. Et cette impuissance, ce 18 mai, est insupportable.
Cette année, je n'arrive pas à sortir le bleu et le rouge avec légèreté. Pas quand je sais que des familles entières dorment déplacées dans leur propre pays. Pas quand je sais que certaines mères haïtiennes passent leurs nuits à attendre qu'un enfant rentre vivant. Pas quand je ne peux pas rentrer voir les miens parce que les routes du Sud sont ce qu'elles sont, et que l'amour ne protège pas des balles.
Je ne reproche rien à celles et ceux qui choisiront de célébrer ce soir. Chacune et chacun d'entre nous est responsable de la façon dont il porte son appartenance. Il y a dans la fête haïtienne une tradition de résistance que je ne renie pas la joie comme acte politique, le compas comme refus de plier, le drapeau brandi comme preuve que l'on existe encore. Cette tradition est réelle et belle. Seulement, cette année, je ne peux pas l'habiter honnêtement. Ce texte n'est pas un jugement. C'est un témoignage. Et ces deux choses peuvent coexister.
Je ne critique pas le drapeau. Je refuse de l'utiliser comme un rideau derrière lequel se cache la souffrance d'un peuple qui n'a plus les moyens de se protéger.
18 mai 1803 : l'acte fondateur et le droit qu'il a créé avant que le monde en ait les mots
Pour comprendre pourquoi la situation actuelle constitue une trahison d'une gravité particulière, il faut retourner à la source. Pas par nostalgie. Par exigence de cohérence.
Le Congrès de l'Arcahaie : un acte constituant avant la lettre
En mai 1803, les forces révolutionnaires haïtiennes se réunissent à l'Arcahaie, commune littorale à l'ouest de la future capitale. Nous sommes en pleine guerre contre les troupes expéditionnaires de Napoléon Bonaparte, envoyées pour rétablir l'esclavage dans les colonies françaises. Dessalines, Pétion, Christophe et leurs armées tiennent le terrain depuis des mois. Mais l'ennemi intérieur la division entre Noirs et Affranchis, héritage empoisonné de l'ordre colonial menace de fracturer le camp des insurgés au moment décisif.
Le Congrès de l'Arcahaie n'est pas un événement folklorique. C'est un acte juridique : l'unification de commandement sous Dessalines, le scellement d'un pacte entre les communautés, et la création d'un emblème commun qui transcende les clivages de caste hérités de la colonie. Catherine Flon prend le drapeau tricolore français, en arrache la bande blanche le symbole de la France esclavagiste et joint le bleu au rouge. Ce geste n'est pas de la couture. C'est une déclaration de rupture avec un ordre juridique fondé sur la hiérarchisation raciale des êtres humains.
En 1803, aucun texte juridique mondial ne reconnaissait le droit des peuples africains asservis à se constituer en État souverain. Quand Dessalines et ses compagnons hissent ce bicolore, ils proclament une existence que nul ne peut légitimement leur contester. C'est un acte unilatéral d'autodétermination, antérieur de plus d'un siècle aux textes de droit international qui consacreront ce principe.
Le bleu et le rouge de ce drapeau ne sont pas des couleurs décoratives. Le bleu renvoie aux Africains déportés, à leurs descendants nés en servitude, à la masse de ceux qui ont pris les armes sans avoir rien à perdre sauf les chaînes. Le rouge renvoie au sang versé, mais aussi à la communauté des Affranchis, ces libres de couleur qui avaient connu un statut intermédiaire et qui ont choisi la révolution plutôt que le compromis. Ensemble, ces deux couleurs ne parlent pas d'une patrie abstraite. Elles parlent d'un contrat : celui de vivre libres ensemble ou de périr ensemble.
Ce contrat est la chose la plus précieuse que la révolution haïtienne ait produite. Pas parce qu'il a abouti à un pays parfait. Mais parce qu'il a démontré, au reste du monde noir, que l'émancipation n'était pas une grâce à mendier c'était un droit à saisir. Haïti est la preuve que c'était possible. Et c'est cette preuve que le drapeau bleu et rouge incarne depuis deux cent vingt-trois ans.
Un drapeau est, dans l'ordre du droit constitutionnel, plus qu'un symbole. Il est une promesse renouvelée. Chaque 18 mai, la nation haïtienne renouvelle tacitement le contrat de 1803 : nous choisissons encore d'être libres ensemble. Cette année, l'État haïtien n'est pas en mesure d'honorer ce renouvellement là où le contrat a été signé. Ce n'est pas un détail logistique. C'est une rupture de contrat.
Ce que le drapeau a traversé pour survivre : deux siècles de résistance symbolique
Ce qui rend la situation de 2026 si douloureuse, c'est précisément que ce drapeau a survécu à l'impossible. Son histoire intérieure est elle-même un condensé de l'histoire politique haïtienne, avec ses fractures, ses trahisons et ses résurrections. Il faut la connaître pour comprendre ce que l'on perd quand on laisse un geste symbolique de cette ampleur se vider de sa substance.
L'Arcahaie · Berceau du drapeau national · Kisqueya.fr
Neuf drapeaux en deux cent trente-cinq ans. Chacun raconte un moment de l'histoire politique haïtienne, une fracture ou une reconquête, une trahison ou un sursaut. Cette chronologie mérite qu'on la lise lentement, parce qu'elle dit tout de ce que le symbole a coûté.
1791
1803
1804
1806
1849
1820
1859
1986
auj.
Après le séisme de 2010, qui a tué plus de deux cent mille personnes et laissé plus d'un million de sans-abri, le drapeau haïtien a flotté dans les mains de ceux qui relevaient les décombres. Il a flotté dans les hôpitaux de fortune, dans les camps de tentes, dans les manifestations contre l'épidémie de choléra. Il a flotté dans la douleur comme dans la résistance. Haïti ne s'est jamais rendu. Ce drapeau sait ce que c'est que de tenir debout quand tout s'effondre. C'est pour cela que ce qu'on lui inflige en 2026 est une blessure d'une nature particulière.
Ce drapeau a survécu à deux cents ans d'embargos, de dictatures, de coups d'État, d'occupations étrangères, de séismes, d'ouragans, d'épidémies. Il a survécu à la trahison de ses propres dirigeants, au silence des nations qui profitaient de sa fragilité, à l'ingratitude du monde qui avait oublié que Haïti était la première à lui prouver que l'esclavage pouvait être renversé.
Ce n'est pas un drapeau ordinaire. Et c'est pour cela que ce qu'on lui fait en 2026 est une blessure d'une nature particulière. On ne lui retire pas la bande blanche, comme Dessalines en 1803. On lui retire sa terre. On le déplace. On le déracine. On célèbre son anniversaire là où il n'est pas né, parce qu'on n'a plus le courage ni les moyens de se rendre là où il l'a été.
Moi, depuis Paris, j'aurais voulu porter ce drapeau avec la légèreté de la fierté. Je n'y arrive pas. Quelque chose se noue quand j'essaie. Ce n'est pas de la honte. C'est de la douleur. Et la douleur mérite d'être nommée, même quand elle est inconfortable.
Ce que 2026 a brisé : l'Arcahaie exilée de sa propre mémoire
L'Arcahaie n'est pas simplement le lieu où le drapeau est né. Elle est, dans l'ordre du droit constitutionnel symbolique des nations, ce que les juristes pourraient appeler un locus sacer un espace dont la valeur fondatrice est constitutive de l'identité nationale. Ne pas pouvoir s'y rendre pour commémorer la naissance du drapeau n'est pas un problème logistique. C'est une rupture de souveraineté.
En 2023, sous Ariel Henry, la fête du drapeau avait déjà été délocalisée au Cap-Haïtien pour la première fois, parce que les gangs contrôlaient les axes routiers d'accès à l'Arcahaie. Le maire d'Arcahaie avait appris la décision par la presse, deux jours avant. Il avait qualifié cela de coup dur pour l'histoire et l'économie de sa commune. L'organisation Alliance Humanitaire Haïti avait dénoncé un manque de respect à la mémoire d'un peuple.
En 2025, la même délocalisation s'est répétée. L'Arcahaie a organisé sa propre cérémonie locale, avec ses autorités religieuses et civiles, et ses habitants ont dénoncé publiquement ce qu'ils vivent comme un abandon. En 2026, la séquence se reproduit une troisième fois. Cap-Haïtien accueille à nouveau les festivités officielles. La mairie y prépare des fanfares, des défilés, des discours. Et l'Arcahaie, berceau du drapeau depuis 1803, regarde de loin ce que l'État n'a pas la capacité de venir vivre avec elle.
Quand un gouvernement ne peut plus accéder à une commune pour sa propre cérémonie nationale non par choix, mais par incapacité sécuritaire il reconnaît implicitement qu'une puissance non étatique dicte la géographie de la vie nationale. Les gangs n'ont pas eu besoin de prendre le palais présidentiel pour gagner cette victoire symbolique. Il leur a suffi de tenir les routes.
La prise de position de Rezo Nòdwès, publiée quelques jours avant ce 18 mai 2026, l'a dit avec la netteté qui s'impose : en habituant les Haïtiens à célébrer le 18 mai ailleurs qu'à l'Arcahaie, on vide le symbole de sa substance. On transforme le drapeau en accessoire folklorique, en bout de tissu que l'on agite au gré des convenances politiques, plutôt qu'en rappel vivant de ce qui a été construit là-bas, sur cette plage, ce matin de mai 1803.
Ce n'est pas de l'insécurité publique ordinaire. C'est ce que le droit international qualifie de défaillance partielle de souveraineté. L'État haïtien, dans sa forme actuelle, n'exerce plus le pouvoir effectif sur l'ensemble de son territoire. Cette réalité a un nom. Elle a des conséquences juridiques. Et elle a, ce 18 mai 2026, une conséquence symbolique que je refuse de taire.
Je refuse de célébrer ce 18 mai sans nommer ce que ces chiffres signifient. Pas pour accabler. Pour témoigner. Parce que le silence serait une complicité passive que mon appartenance à ce pays m'interdit. Ces chiffres sont ceux de l'ONU, de MSF, de Human Rights Watch, de l'IRC. Ils ne sont pas partisans. Ils documentent une réalité à laquelle 40 % du personnel médical haïtien a répondu en quittant le pays. À Port-au-Prince, les deux tiers des établissements de santé sont partiellement ou totalement hors service, après avoir été attaqués, pillés ou incendiés par des groupes armés. Selon les sources et les zones, entre soixante-dix et quatre-vingt-dix pour cent de la capitale serait sous le contrôle effectif de groupes armés. Un seul hôpital public disposant de capacités chirurgicales reste opérationnel dans la ville. Dans l'Artibonite le grenier agricole du pays, la région qui a longtemps nourri Haïti des familles ont fui par dizaines de milliers. À Marchand-Dessalines, à Saint-Marc, à Liancourt, des hommes armés ont réussi à démobiliser des commissariats de police sans qu'aucune riposte durable des forces de l'ordre ne s'ensuive. Le gouvernement de transition, après dix-sept mois d'exercice du pouvoir, a reconnu publiquement début mai 2026 qu'aucun scrutin présidentiel ne pourra se tenir en août, faute de conditions sécuritaires. Ce n'est pas un pays qui traverse une période difficile. C'est un État qui vit une désintégration partielle de son appareil de gouvernance, sous les yeux d'une communauté internationale qui finance insuffisamment sa réponse humanitaire et déploie prudemment, depuis avril 2026, les premiers contingents d'une force multinationale d'appui à la sécurité autorisée par le Conseil de Sécurité de l'ONU des mois auparavant. Je ne peux pas rentrer voir ma famille à Aquin. Les conditions sécuritaires sur les routes du Sud rendent ce trajet risqué d'une façon que je n'accepte pas d'imposer à ceux que j'aime. Je regarde depuis Paris. Et ce que je vois ne mérite pas une fête. Cela mérite un silence habité d'exigence. Il y a une dimension de la Fête du Drapeau que les discours officiels sous-exploitent systématiquement, et qui me touche personnellement en tant que femme haïtienne : la place de Catherine Flon dans l'acte fondateur. L'histoire officielle la réduit souvent à son geste textile. Elle a cousu. Elle a arraché. Elle a assemblé. Comme si la grandeur de l'acte fondateur devait nécessairement demeurer dans le domaine de l'aiguille pour une femme, quand Dessalines et Pétion occupent le domaine de la politique et des armes. Catherine Flon n'était pas une couturière de service. Elle était la filleule de Dessalines, une femme de la société libre de couleur de Saint-Domingue, présente au Congrès de l'Arcahaie parce que sa présence avait un sens politique. Elle était, dans l'acte constituant de 1803, une actrice à part entière, pas un décor. Sa présence atteste que les femmes haïtiennes ont été des actrices constitutives de la nation. Ce n'est pas une lecture féministe anachronique. C'est l'histoire telle qu'elle s'est passée. Et cette histoire crée une obligation : si le drapeau que Catherine Flon a créé est le symbole de la nation haïtienne, alors la nation haïtienne a une dette envers les femmes qui est inscrite dans son acte de naissance même. En 2026, les descendantes de Catherine Flon vivent sous une menace d'une ampleur que l'histoire haïtienne n'avait pas connue à cette intensité. Les violences sexuelles exercées par les gangs sont documentées par l'ONU comme une arme systématique de contrôle territorial. Huit mille cas de violence basée sur le genre ont été enregistrés en 2025, en hausse de vingt-cinq pour cent par rapport à l'année précédente. Haïti enregistre une augmentation de mille pour cent des violences sexuelles contre les enfants depuis 2023. Ces chiffres ne sont pas de la statistique. Ce sont des vies. Des corps. Des femmes et des filles dont le nom ne sera jamais prononcé dans les discours officiels du 18 mai. Comment prononcer le nom de Catherine Flon dans un discours patriotique et ne pas nommer simultanément ce que subissent les femmes haïtiennes en 2026 ? Ce silence est une trahison de l'acte même que l'on prétend commémorer. Ce n'est pas de la politique. C'est de la cohérence. Si le drapeau haïtien est né d'un geste de femme porteur de la vision d'une nation libre et unie, alors célébrer ce drapeau sans nommer la souffrance des femmes haïtiennes en 2026 est une hypocrisie que je refuse de couvrir de ma présence festive. Je connais cet argument par avance, parce que je me le suis adressé à moi-même avant de l'entendre dans la bouche des autres : tu vis à Paris. Tu es en sécurité. Tu as une vie. Qu'est-ce qui te donne le droit de ne pas fêter le drapeau depuis le confort de ton appartement français ? La réponse courte est : précisément parce que je vis à Paris. Précisément parce que je suis en sécurité. Précisément parce que j'ai une vie que d'autres Haïtiens n'ont pas en ce moment. La sécurité n'annule pas la responsabilité. Elle l'aggrave. Quand on est en sécurité et qu'on regarde un pays qu'on aime s'effondrer, le minimum que l'on puisse faire c'est de ne pas applaudir. La diaspora haïtienne de France transfère chaque année environ cent soixante-cinq millions d'euros vers Haïti en aide familiale. Nous nous classons troisièmes sources mondiales des fonds diasporiques haïtiens, derrière les États-Unis et le Canada. Cet argent finance des études, des soins, des funérailles, des réparations de maisons endommagées, des fonds de commerce que les gangs n'ont pas encore atteints. Nous finançons, depuis Paris et Montréal et New York, ce que l'État haïtien n'est plus capable d'assurer. Nous sommes, pour des millions d'Haïtiens qui restent, la seule forme de filet de sécurité qui fonctionne encore à peu près. Et dans le même temps, nous sommes incapables de rentrer. Incapables de prendre l'avion pour Port-au-Prince et de rouler jusqu'aux Cayes sans risquer d'être bloqués sur une route, rançonnés, ou pire. Il y a dans cette situation quelque chose d'une violence particulière que je n'arrive pas toujours à nommer proprement : on est indispensable de loin, et impuissant de près. On envoie de l'argent là où on ne peut pas aller. On love un pays qu'on ne peut plus toucher. Cette contradiction-là est épuisante. Elle ne disparaît pas le 18 mai. Elle est plus aiguë ce jour-là. Dans la diaspora, on choisit souvent de célébrer avec une intensité particulière précisément parce qu'on est loin. On surcompense la distance par la ferveur. Je comprends ce réflexe. Je l'ai eu moi-même pendant des années. Il y a quelque chose de beau dans cette façon d'aimer un pays absent : mettre le drapeau sur sa façade, chanter l'hymne debout, faire de la fête un acte politique de résistance contre l'oubli. Mais cette année, cette ferveur me semble impossible sans malhonnêteté. Parce que la situation du pays a franchi un seuil que la célébration ordinaire ne peut plus contenir sans le trahir. Quand je regarde les photos de défilés de la diaspora à Miami ou à Montréal, je ne ressens pas de la joie. Je ressens une contradiction que je n'arrive plus à résoudre : comment peut-on agiter le bleu et le rouge avec légèreté quand, en ce moment même, des femmes haïtiennes attendent qu'un enfant rentre vivant d'une école dans un quartier tenu par des gangs ? Ce refus de célébrer n'est pas de l'indifférence. C'est de la douleur qui choisit de rester debout plutôt que de s'anesthésier. C'est la forme la plus difficile et la plus honnête d'amour que je sache offrir à mon pays en ce moment. Je n'ai pas cessé d'aimer Haïti. C'est précisément parce que je l'aime que je n'arrive plus à faire la fête. Je veux être claire sur ce que je refuse, parce que les malentendus sur ce genre de prise de position sont fréquents et coûteux. Je ne refuse pas le drapeau haïtien. Je ne refuse pas 1803. Je ne refuse pas Dessalines, Pétion, Catherine Flon, Vertières, le 1er janvier 1804. Je ne refuse pas l'histoire de la première République noire indépendante du monde. Je ne refuse pas la fierté d'en être issue. Cette fierté est constitutive de mon identité. Elle ne disparaîtra pas ce 18 mai, ni aucun autre jour. Ce que je refuse, c'est la banalisation. Ce que je refuse, c'est la séquence qui consiste à prononcer des discours sur l'unité, la liberté et la fierté nationale, à hisser le drapeau dans des tribunes officielles, à faire défiler des fanfares dans les rues du Cap-Haïtien pendant que l'Arcahaie, berceau de ce même drapeau, n'est pas accessible à l'État haïtien parce que des groupes armés y font la loi. Ce que je refuse, c'est la fête qui sert de rideau devant la tragédie. La devise du drapeau haïtien est L'Union Fait La Force. Quatre mots qui condensent exactement ce que le Congrès de l'Arcahaie avait voulu consacrer. L'union de ceux que l'histoire coloniale avait voulu séparer. La force qui vient du rassemblement. Ce 18 mai 2026, cette union est sous la loi des gangs. Cette force est dispersée entre des millions de déplacés internes, des familles séparées par les routes coupées, des médecins en exil et des enfants qui ne peuvent plus aller à l'école parce que leur école est occupée ou détruite. Célébrer l'union quand la nation est fragmentée à ce point n'est pas de l'optimisme. C'est de l'aveuglement. En droit constitutionnel comparé, les nations démocratiques ont un devoir de mémoire qui comprend aussi le devoir de lucidité. Commémorer n'est pas synonyme de célébrer. On peut commémorer dans le recueillement, dans la colère, dans l'exigence. La France commémore le 8 mai 1945 sans oublier ce que cette date a coûté. Le 18 mai haïtien peut être vécu dans la dignité sans nécessairement l'être dans la fête. Ce refus n'est pas une trahison d'Haïti. C'est une fidélité à l'idéal de 1803. Dessalines n'a pas arraché la bande blanche du drapeau pour qu'on agite ce qui reste en regardant ailleurs quand la nation brûle. Il l'a fait pour que ses héritiers aient le courage de regarder la réalité en face et d'agir. Ne pas fêter est, cette année, une façon d'agir. Une façon de dire : cela ne va pas, et nous ne pouvons pas faire semblant que cela va. Le drapeau haïtien n'a pas besoin de nos défilés. Il a besoin que nous ayons le courage de dire la vérité sur le pays qu'il est censé représenter. Un manifeste qui ne formule pas d'exigences concrètes est un cri dans le vide. Ce texte n'est pas un cri dans le vide. Il s'adresse à des personnes précises, à des institutions réelles, avec des demandes que leur mandat leur impose d'entendre. Si vous prononcez un discours patriotique ce 18 mai au Cap-Haïtien, nommez dans ce discours ce qui a été perdu. Nommez l'Arcahaie absente. Nommez les cinq mille cinq cents morts documentés par l'ONU depuis mars 2025. Nommez les six millions quatre cent mille Haïtiens qui ont besoin d'aide humanitaire. Nommez les mille pour cent d'augmentation des violences sexuelles contre les enfants. Un discours qui ignore ces réalités pour ne parler que de fierté nationale n'est pas un discours patriotique. C'est une insulte à la mémoire de ceux qui ont payé le prix de cette fierté. Par ailleurs, ce n'est pas au Cap-Haïtien que vous devriez défiler. Si l'État haïtien était déterminé à reconquérir ne serait-ce qu'un symbole, il mobiliserait les forces nécessaires pour sécuriser l'Arcahaie le temps d'une cérémonie nationale. L'incapacité à le faire trois années de suite est une capitulation symbolique dont les effets s'accumulent sur la conscience nationale. Chaque fois que vous délocalisez la fête, vous habituez les Haïtiens à l'idée que l'État est contournable. Que la géographie de la nation est négociable. Ce n'est pas de la prudence. C'est de la résignation institutionnalisée. Si vous fêtez ce soir, fêtez en sachant. Fêtez avec les yeux ouverts sur ce que vit le pays. Fêtez en refusant que la célébration soit une façon de ne plus regarder. La fête haïtienne a toujours porté en elle quelque chose de la résistance la joie comme acte politique, la musique comme refus de plier. Cette tradition est belle et je ne la renie pas. Mais cette année, cette joie doit être accompagnée d'une conscience aiguë de ce qu'elle côtoie. Soutenez les organisations humanitaires qui travaillent en Haïti dans des conditions extrêmes. Exigez de vos gouvernements européens et nord-américains qu'ils financent correctement l'aide humanitaire en 2025, seul un quart des besoins financiers humanitaires haïtiens a été couvert. Parlez à vos élus. Participez aux plateformes diasporiques qui maintiennent le lien entre la France et Haïti, comme le CEFORH, comme la PAFHA, comme les dizaines d'associations qui font ce travail sans budget et sans reconnaissance. Haïti disparaît régulièrement des radars médiatiques entre les catastrophes. On en parle quand les chiffres de morts dépassent un seuil symbolique, quand un tremblement de terre fait suffisamment de dégâts pour mériter un reportage. Le reste du temps, le silence. Ce silence normalise l'inacceptable. Une crise dans laquelle plus de la moitié d'une population a besoin d'aide humanitaire d'urgence est une crise qui mérite une couverture permanente, pas ponctuelle. Je l'écris comme juriste en droits humains et comme citoyenne franco-haïtienne : l'invisibilisation médiatique d'une souffrance de cette ampleur est une violence par omission.Les chiffres d'une nation qui saigne : ce que les données officielles de l'ONU disent de la situation actuelle
Catherine Flon et la dette que nous avons envers les femmes haïtiennes celle de 1803 et celles de 2026
Célébrer depuis la diaspora : la tension que je refuse de taire
Pourquoi je refuse et ce que ce refus signifie précisément
Ce que j'exige à la place d'une fête : des actes, pas des discours
Au gouvernement haïtien et au Premier ministre Fils-Aimé
À la communauté haïtienne de la diaspora
À la presse française et internationale
Je terminerai par là où j'ai commencé : je suis d'Aquin. Je porte ce pays dans le corps depuis l'enfance. Je le porte dans la façon dont j'entends le créole, dans la façon dont je pense à la mer quand je suis loin de la mer, dans les bijoux que je crée chez Kisqueya comme un acte de transmission chaque corne naturelle travaillée, chaque pièce Karabela portant un nom de femme haïtienne, Cécile Fatiman, Catherine Flon. Je ne suis pas en train de me détourner d'Haïti. Je lui fais face. Les yeux ouverts. La gorge serrée.
Ne pas fêter ce 18 mai n'est pas un abandon. C'est un acte de fidélité à ce que 1803 exigeait réellement de ses héritiers : le courage de ne pas mentir. Dessalines n'a pas arraché la bande blanche pour que ses descendants agitent ce qui reste en fermant les yeux sur ce qui brûle. Il l'a fait pour que nous ayons la force de nommer ce qui ne va pas et d'exiger que cela change.
Le drapeau haïtien a survécu à deux cent vingt-trois ans d'adversité. Il survivra à ce texte. Ce qui est en jeu ce n'est pas le drapeau. C'est la capacité de la nation haïtienne au pays et dans la diaspora à maintenir vivante l'exigence qui a présidé à sa naissance. L'exigence de la liberté réelle, pas symbolique. De l'unité effective, pas rhétorique.
Cette année, je porterai le drapeau dans le recueillement. Je le porterai en nommant les morts, les déplacés, les femmes violentées, les enfants sans école, les médecins partis, les routes perdues. Je le porterai avec tout ce que j'ai ma mémoire d'Aquin, ma formation juridique, ma douleur de femme de la diaspora qui ne peut pas rentrer chez elle. Je continuerai d'aimer Haïti. Même blessée. Même humiliée. Même abandonnée par des gouvernements successifs qui ont préféré leurs intérêts à ceux de leur peuple.
Mais cette année, je ne peux pas faire semblant d'être heureuse pendant qu'elle saigne.
Un drapeau n'est pas seulement fait pour être agité dans les défilés. Il est aussi fait pour rappeler à une nation quand elle s'éloigne de ses promesses. Ce 18 mai 2026, le mien me rappelle que nous en sommes loin. Et que c'est de cela de cette distance-là qu'il faut parler.
- Human Rights Watch Rapport mondial 2026, Haïti
- ONU Info Rapport HCDH sur les droits de l'homme en Haïti, mars 2026
- Médecins Sans Frontières Haïti : 5 informations clés pour comprendre la crise humanitaire en 2026
- IRC Haïti : crise de la violence des gangs, ce qu'il faut savoir, 2026
- UNRIC Haïti : un pays aux mains des gangs, mai 2026
- Rezo Nòdwès La Trahison du Drapeau Fils-Aimé, fossoyeur de la souveraineté haïtienne, mai 2026
- Rezo Nòdwès Aveu de Fils-Aimé : 17 mois de pouvoir, des millions engloutis, mai 2026
- FOKAL 18 mai : Commémoration de la Fête du Drapeau et de l'Université, 2026
- Impulse Web Medias Arcahaie : le 222e anniversaire du Drapeau haïtien ravive les mémoires, mai 2025
- Wikipédia Guerre des gangs en Haïti (données actualisées avril 2026)
- Haitiwonderland.fr Histoire et symbolique du drapeau haïtien
- La 1ère / Franceinfo 220e anniversaire du drapeau sur fond de polémique, mai 2023